Oyez braves et moins braves gens ! En ce jour désormais à peine sacré de la Toussaint, qui permet bien plus d’offrir le prétexte à des vacances qu’à une visite sur la froide pierre tombale de nos ancêtres mangeurs de pissenlits par la racine, veuillez apprendre que nous fêtons le centenaire de la mort de l’un des plus grands littérateurs français, sans doute l’un de plus célèbres inconnus parmi cette engeance dont la production est désormais pieusement conservées dans les ennuyeux manuels de nos chères têtes blondes, Alfred Jarry.
Rassurez-vous, cet hommage sera court, aussi peu coûteux en temps qu’en argent, car non, nous n’exigerons pas que vous alliez vous agenouiller et vous recueillir devant quelque croix, un calvaire à demi couvert de mousse ou une tombe miteuse perdue sous les feuilles mortes, non, car Jarry a bien fait les choses, il est mort pauvre, par là s’ensuit qu’il n’a rien transmis à sa seule héritière, sa sœur, tout aussi pauvre et alcoolique que lui, qui n’a pu prolonger la concession de la tombe de son aîné au cimetière de Bagneux. De Jarry il ne reste rien. Vous voilà donc dispensés de venir pleurer sur un caillou. La bonne affaire.
Agnostique, blasphémateur, réactionnaire sur la fin, Jarry est mort le jour de la Toussaint 1907 pour mieux faire diverger tous les avis, d’aucuns prétendant que ses derniers mots furent prononcés à grand-peine pour exiger un "cure-dent" quand d’autres, bien plus sceptiques quant à sa capacité de détachement, affirment qu’il désespérait de voir venir un "curé" à son chevet. Mystère insoluble ou dilemme de l’épaisseur d’une Bible médiévale, du temps où le massacre d’un troupeau de moutons ne suffisait pas à consigner le huitième d’un Évangile (à quoi les spécialistes rétorqueront que cela dépend de quel Évangile je traite).
Athée illuminé, chrétien tourmenté, pornographe amoureux, onaniste méticuleux, romancier poète, métaphysicien de la dive bouteille, abstinent excentrique, Jarry a vécu un an de plus que le Christ, pas de doute que cela doit constituer un sujet de méditation intense pour son fantôme...
Tout le monde connaît son foutu Ubu roi, qui serait son chef-d’œuvre si seulement il avait écrit cette pièce. La blague de lycéen composée à quatre ou six mains est devenue un Clâssique que l’on connaît vaguement de nom, parce que son auteur était un sacré fanfaron, alcoolique notoire qui se plaisait à imiter son personnage, voire à se faire appeler comme lui, Père Ubu, de là considérations aisément réutilisables en soirée ou en cocktail comme quoi l’art rattrape l’artiste réellement "habité", le fou de création, le marginal sublime, le maudit inspiré... etc.
Jarry n’est pas un maudit. Bohémien, il l’a été, mais bien malgré lui. Jarry est un irresponsable, socialement parlant, il ne s’assume pas, ne mange pas trois repas par jour (ce qui eût représenté une catastrophe aux yeux de sa mère si elle n’eût succombé à la maladie alors que son fils n’avait que 20 ans), dilapide son héritage en achetant des caractères d’imprimerie extrêmement rares, s’imbibe d’absinthe... il a, en plus, la gâchette facile et reproduit la parlure mécanique des marionnettes cérusées. De quoi retenir l’attention en soirée... Non, Jarry n’est pas un inspiré condamné par le Destin, il est le fils d’un ménage petit-bourgeois, monté à Paris pour gâcher un avenir qui s’annonçait brillant, un écrivain iconoclaste à la prose exceptionnelle qui bâtit des ouvrages dont la cohérence est assurée par des renvois, des correspondances poétiques et des symboles d’une complexité sans fin.
Notre homme est un mystère pudibond caché derrière un masque de clown, et le mythe de son obscurité quasi mystique n’a que trop desservi la promotion de son œuvre depuis un siècle. L’esprit humain est ainsi fait que la mécanique des dates y opère une grande influence, et il serait heureux que l’étincelle collective issue de la prise de conscience que cent ans se sont écoulés depuis sa disparition remette au goût du jour son travail. Enfin... de là à assister à une cérémonie d’hommage au "20 heures" de TF1... Cela ne serait pourtant que justice. Depuis les poésies incantatoires et ténébreuses des Minutes de Sable Mémorial, en passant par Gestes et opinions du docteur Faustroll Pataphysicien, épopée métaphysique qui visite toutes les sphères de l’art, Les Jours et les nuits, hallucination trouble où la réalité se confond avec le rêve, jusqu’à l’antiquité fantasmée de Messaline, les articles hilarants de la Chandelle Verte et la poésie fruste et invraisemblable du roman Le Surmâle, Jarry est un auteur multiple, insaisissable, virtuose chez qui l’absurde et la dérision sont faites sciences.
Il faut en finir avec cet oubli insensé, stupidement tenace. Omettre Jarry c’est mutiler la littérature. Jarry ne doit plus seulement se voir considéré "par rapport à" André Breton en tant qu’inspirateur du surréalisme ou encore "par rapport à" Boris Vian, en tant que créateur de la Pataphysique, il est temps de prendre conscience que l’auteur d’Ubu roi (puisque c’est hélas par cette malheureuse périphrase que l’on désigne le plus couramment qui vous savez) a composé une cathédrale hors du temps, inactuelle, peut-être encore bien trop originale pour notre époque qui dans sa soif de climat fin-de-siècle et de décadence réelle ou fantasmée prend pourtant grand plaisir à encenser béatement ses contemporains et proches : Mallarmé, Apollinaire, Gide, Valéry, Léautaud, Rachilde, Mirbeau, Picasso et le Douanier Rousseau. Ce qui trouble chez lui aussi c’est peut-être que la dérision ne prend pas pied dans le ricanement, la méchanceté, mais dans le rire franc et profond, l’ébrouement d’une âme enjouée face au dénuement humain, impuissant et fasciné devant l’absolu.
Son tort est de ne jamais mettre à l’aise. Jarry est un Rabelais moderne, et Apollinaire n’a pas tort d’en faire le dernier des Renaissants dans un morceau de bravoure qui mériterait une place au panthéon des morceaux de bravoure, où tous les hommages sont flatteurs parce que convaincants, bien écrits et sincères :
On ne possède pas de terme qui puisse s’appliquer à cette allégresse particulière où le lyrisme devient satirique, où la satire, s’exerçant sur la réalité, dépasse tellement son objet qu’elle le détruit, et monte si haut que la poésie ne l’atteint qu’avec peine, tandis que la trivialité ressortit ici au goût même, et, par un phénomène inconcevable, devient nécessaire. Ces débauches de l’intelligence où les sentiments n’ont pas de part, la Renaissance seule permit qu’on s’y livrât et Jarry, par un miracle, a été le dernier de ces débauchés sublimes.
Et sinon, vous connaissez Jarry ?
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