Années 60 - Pierre, Hélène et Paul se sont aimés avec passion, ont dû s’aimer, ou bien ils l’ont cru, à une époque où l’amour était libre, était commun, vivant ensemble dans un Eden en partage. Aujourd’hui, sur scène, Paul et Hélène qui se sont mariés de leur côté, tandis que Pierre est resté dans la demeure collective, tentent de convaincre ce dernier de vendre la maison. Hélène, et Antoine, son mari commercial, ont besoin de cet argent, et Paul, venu avec sa femme Anne, est conciliant, ne veut pas de problème - par amitié.
L’esprit a changé, cependant, avec la vie. On n’usera plus vraiment de paroles de tendresse, d’amitié. On n’usera pas non plus de la langue juridique : indivision, liquidation.
Le travail de la langue est âpre chez Lagarce : chacun ici est sur ses gardes ou en posture d’attaque ou de blâme, chacun surveille la parole, les mots usés, que l’on pourrait user, le sens qu’on leur pourrait donner. Pierre, prof mal revenu de ses idéaux des années 60, dont il ne reste plus qu’un esprit cynique méprisant devant les mœurs bourgeoises ; Paul, nostalgique fragile qui retient ses larmes et sa tendresse devant chacun, de peur qu’on la refuse, et ne cesse de l’offrir pourtant ; Hélène, agressive, acculée, la femme des deux, qui les a fuit tous les deux, celle qui a entraîné la rupture, parce qu’elle avait senti peut-être l’échec menacer, qui ne pourra quitter la scène qu’après avoir lâché un significatif "ta gueule". D’ailleurs, celui qui parle le plus, le commercial Antoine - bien que sympathique -, ne peut exhiber qu’une parole qui tourne à vide, lui qui se dit si "psychologue" (métier oblige), parle pour ne rien dire, sinon annoncer le désert de la parole.
Ici, on dit, juge, traque le sens des mots, retire ses propos : dire c’est décider, c’est s’offrir à la prise de l’autre, souffrir, trancher et décider, mourir.
La parole tue, ou laisse meurtri, alors, on tourne autour des mots - le Verbe traque et offre le néant. Le remords chez Lagarce est une traque, une angoisse à dire qui n’efface le passé qu’en oblitérant le vivant.
Non, on ne parlera pas d’indivision et de sa fin. Il s’agit bien de liquidation, cependant. Liquidation d’idéaux de tendresse, de partage datés devant la solitude de chacun. On se séparera brouillés, amers, dévastés.
On retrouve, avec Derniers remords avant l’oubli* encore cette obsession des dernières pièces de Lagarce, celles de la maladie, avant que le SIDA ne l’emporte si jeune : le retour au passé familial, ou amical, le retour sur les traces de sa vie pour une impossible retrouvaille à l’origine, signant un deuil impossible ou alors qui vient comme on arrache une dent qui résiste alors qu’on s’acharne. Il n’y a pas d’amour léger, et le deuil, l’oubli, sera d’abord oubli de soi : on s’en va de scène comme des morts, comme s’étant un peu mis à mort. La mort est mon possible le plus propre disait Heidegger, ce qui touche la vie, ce qui laisse infiniment seul.
Au sein du Festival d’Automne et de l’Année Lagarce en même temps, cette mise en scène, cette adaptation - puisque le personnage de la fille d’Hélène, Lise, est supprimé, par principe actorial - est d’une netteté et d’une rigueur superbes dans leur dimension tremblée, fragile, dénudée.
Chacun des acteurs est dans son rôle, trouve le ton et la manière de son personnage, offre une prestation à fleur de peau, et retenue en même temps qui saisit par sa justesse psychologique.
Cependant, la mise en scène serre l’ambiguïté de ce théâtre de caractère et de mort qu’est celui de Lagarce, cette pièce qui se tient entre clash psychologique et rite funèbre : si les costumes, les coiffures et les moustaches font d’époque, s’il y a une table, quelques chaises et un bouteille de vin pour faire vrai, on a ici opté pour cette tradition des personnages spectateurs qui observent depuis l’hors-scène les crises qui se jouent, signifiant bien la vanité funèbre et inéluctable de tout ce qui se joue encore tandis que la scénographie a choisi un dépouillement scénique pertinent, n’imposant qu’un symbolique seuil de cailloux qui craquèle lorsque la voie de l’oubli est prise par chacun.
Sauf un. Mais lui aussi, c’est l’oubli qui le saisit, le terrible oubli. Derniers remords avant l’oubli.
Une mise en scène puissante dans sa sobriété, des acteurs justes dans leurs tourments, leurs violences et leurs retenues.
Derniers remords avant l’oubli
Mise en scène :
Création collective dirigée par Rodolphe Dana
Avec :
David Clavel ou Rodolphe Dana (en alternance), Katja Hunsinger, Nadir Legrand, Christophe Paou et Marie-Hélène Roig.
Lumière :
Wilfried Gourdin.
Visitez le site du théâtre de la Bastille.
* Le texte de la pièce est publié chez les Solitaires Intempestifs :
Jean-Luc Lagarce, Derniers remords avant l’oubli, Les Solitaires Intempestifs, janvier 2000, 58 p. - 8,50 €.
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