La dernière création de Mathilde Monnier, Tempo 76, s’est donnée au Théâtre de la Ville, du 8 au 13 octobre, tandis qu’elle participe avec un collectif d’artistes, sous la direction de Claire Denis, à une manifestation relative à la Diaspora au musée du Quai Branly. Autant le dire tout de suite, cette denière création, prometteuse, se révèle loin d’être convaincante.
La scène, lorsqu’on entre dans la salle, nous happe, puisqu’un parfum de gazon frais se dégage et c’est bien un carré de gazon qui s’offre aux regards, alors qu’à la verticale tombent quelques grands voiles noirs étroits. Lorsqu’un premier danseur - costume col-blanc sans veste - apparaît, c’est dans une pose nonchalante, un air de flânerie allongée, de farniente rêvassant. Puis un autre camarade de rêverie le rejoint, puis un autre, ainsi de suite dans un rythme fluide, tous exécutant les mêmes mouvements dans un synchronisme parfait, laissant deviner la présence d’un marionettiste aux fils invisibles.
Tous ces gestes s’exécutent pafaitement à l’unisson, principe chorégraphique quelque peu surprenant, que boudent les chorégraphes contemporains mais que l’on voit mis en œuvre dans les grandes manifestations populaires - voire fascistes - de masse : défilés, parades, ballets de pompom girls, spectacles de prime time... Un brin désuette, cette forme chrorale a toujours un certain prestige auprès du grand public et traduit peut-être quelque chose de la contradiction des désirs, des fantasmes de notre temps : la quête d’une harmonie retrouvée avec notre univers (l’écologie n’est que domestication douce de la nature : d’où ce parterre de gazon discipliné) n’est-elle pas sans véhiculer la crainte d’une annihilation pleine de nos singularités fondues dans une homogénéité dissolvante ? De là, cependant, nous nous demandons, dubitatifs, ce qu’il peut arriver, comment la chorégraphe va-t-elle nous sauver de cette déchirure propre à notre irréductible fantasme d’unisson ?
Cette angoisse la chorégraphe la soulage chez ses artistes, puisque l’unisson réglé sur papier millimétré craque de toute part : d’abord, il s’effondre de l’intérieur, Mathilde Monnier nous en offrant une forme parfaite, trop parfaite, mais dépouillée de sa substance - le spectaculaire, l’énorme, le pompeux - puisque Tempo 76 ne dispose sur la scène que quelques danseurs, accomplissant les gestes les moins spectaculaires qui soient (se rouler sur l’herbe, s’étirer...) ; ensuite, chacun des éléments scéniques le mine, ce principe de calque : la musique dissonante de Ligeti, le choix de danseurs aux physionomies très éloignées de la plastique sculpturale du danseur moyen (un grand avec une bedaine, une petite Chinoise maigre...) plongés dans des tenues triviales et des attitudes dérisoires ou encore la scénographie autorisant de la part des danseurs des jeux d’apparition et de disparition aléatoires derrière des rideaux de soie. Tout cela restant tout de même encore assez gentil, nous attendons que vienne autre chose, de plus senti, plus profond, et qui brise cette mécanique de boîte à musique champêtre dont on se lasse vite : parce qu’on a vite compris, l’unisson c’est ravissant, mais assez étouffant.
Alors, si l’unisson craque, autant qu’il explose : le rythme fluide qui travaille les protagonistes ne cesse de croître, d’accélérer jusqu’à ce que l’ensemble choral se déborde, se saborde et que chacun, pour libérer l’exultation frénétique qui le possédait sans qu’il le sache vraiment mais n’attendait que le moment opportun (un coup de speed ?) pour se libérer et enfin s’exprimer, se débarasse de sa tenue étriquée de VRP du dimanche pour un sweat à capuche coloré et un kilt libérateur... Des rires fusent sur scène, des larmes aussi, purement gratuits, des ballons explosent, des taupes mignonnes soulèvent en chœur les bandes de gazon dans lesquelles se roulent et s’enroulent nos joyeux danseurs rendus à la vie - et ce que c’est joyeux toute cette fièvre de vie retrouvée une fois quittée la trop monotone chemisette à bras ! : enfin, on y est, voilà le message qui fuse de la scène - out les costumes fades des cols-blancs étouffés par l’ennui jusque dans leurs loisirs, retrouvons par une régression arc-en-ciel le cri (rire et chagrin) primal qui fuse sans raison circonstancielle, mais tout simplement parce que l’on est, que l’on vit, qu’on existe, et qu’il y a cette sauvagerie, cette dureté triste et joyeuse - dionysiaque ? - qui colle à la peau... Et pourquoi ne se donnerait-il pas en kilt, le rire primal, anarchique, où les forces orgiaques de la vie se libèrent ?
Finalement, quand l’heure que dure le spectacle, la longue heure, est passée, on se demande ce qui a bien pu se passer : les danseurs libérés, euphoriques, de leur carcan chorégraphique, qu’en est-il du spectateur ? Que lui a-t-on offert, à lui, qui ne rit pas forcément, ni ne pleure ?
Une simple leçon de danse ? Certes, une mécanique arythmique s’est mise en marche et a progressé avec rigueur jusqu’à son éclatement total, libérant les corps des danseurs du populaire et atroce unisson pour leur rendre vie dans une explosion hystérique des corps et du décor, motif assez à la mode sur les scènes contemporaines pour qu’on ne nous la refasse pas. C’est toujours beau l’art qui parle de l’art (mise en abîme confirmée par une brève parodie de leçon de danse cruelle qui fait sourire une fraction de seconde), mais passant de l’unisson triste à l’anarchie gamine, d’une convention populaire désuette (encore que...) à une autre, élitiste déjà bien usée, est-ce que l’on gagne bien quelque chose ?

Une leçon de vie ? Le gazon serait donc le symbole clair de la médiocrité de notre rêve écologique comme retour à la nature mais timoré, puisqu’elle demeure toujours nature domestiquée (gazon n’est pas herbe folle), ce dont les taupes et les danseurs se libèrent à coups de tête, pieds et roulades ; les cols-blancs en farniente, ce serait cette civilisation du loisir programmé, qui flâne de concert sans sortir de l’uniformisation sociétale dont elle est la pauvre victime et qui se libère à coup d’arc-en-ciel et de kilt, de larmes et de rires anarchiques, sans raison, libres, enfin, totalement de toute circonstances particulières, purifiés des occasions programmées que donne le monde... Nietzsche et Deleuze revisités, version bobo naïf qui pète les plombs et s’extasie sans ecstazy ? Maigre leçon façon bluette sitcom.
Au total, pris entre un corpus chorégraphique peau de chagrin et un propos tiré légèrement de l’air du temps, le dernier travail de Mathilde Monnier a d’abord ce défaut : il manque d’originalité. Mais il a aussi celui, plus grave, que la naïveté de la démonstration porte atteinte à la grâce de l’art et la blesse mortellement - la poésie de l’ensemble manque de force, de profondeur, de tenue. On s’ennuie trop.
Tempo 76
Chorégraphie pour 9 danseurs
Création :
Mathilde Monnier
Musique :
György Ligeti
Pour connaître le programme à venir du Théâtre de la Ville, cliquez ici.
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