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[lelitteraire.com] L’Acte inconnu

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Théâtre
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En entrant dans la salle, on est accueilli par un décor qui agresse un peu, intimide et inquiète vaguement : le sol est coupé de polygones colorés - rouge, blanc, noir... Sur le fond de scène, noir, dansent des traces ocres sous le dynamisme desquelles on devine des formes fuyantes, comme des silhouettes saisies malgré la rapidité de leur mouvement, et que chacun identifiera à son gré. L’espace, très dépouillé, est occupé par des volumes simples tout en angles aigus : une pyramide au centre en arrière-plan et, de chaque côté de l’avant-scène, deux saillies triangulaires, en pointe vive. Mais l’intranquillité d’abord éprouvée est balayée par la jovialité qui se dégage du premier intervenant, débitant son texte l’œil rivé à une longue-vue fantaisiste, porteur d’un costume de couleur éclatante... Puis l’on est happé par le rythme de la pièce et l’affolante chorégraphie des comédiens qui entrent, sortent, s’immobilisent soudain pour de longues tirades ou pour chanter... Leurs tenues aux teintes franches, toutes monochromes à un ou deux détails près, sont comme des étincelles et soulignent ce mouvement. Les objets aussi participent de ce ballet : une foultitude d’accessoires entrent et sortent pareillement, rendus mobiles par "un ouvrier du drame" qui les transporte, les dispose, les place dans les mains des comédiens puis les en retire selon les besoins, silhouette silencieuse toute de noir vêtue toujours passante, subreptice, mais indispensable au bon déroulement du spectacle comme leur ombre l’est aux êtres et aux choses pour qu’ils soient complets sous le soleil. Cette rigueur géométrique des lignes, des couleurs, ces costumes colorés qui parfois se parent de volumes répondent au texte que l’on va entendre et le supportent, lui correspondent comme le vêtement le mieux ajusté.

C’est d’emblée une tempête de mots que l’on essuie : une liste, une longue liste de noms de personnages est débitée par "le déséquilibriste" - la liste : un procédé énumératoire omniprésent, qui n’est pas sans rappeler les listes de la Genèse. Pendant deux heures trente, l’on est pris dans une tourmente vervale - un verbe plein de verve - qui jamais ne tarit : c’est une avalanche, une logolalie luxuriante, débridée apparemment et qu’il n’est pas facile de comprendre au vol mais qui fait sens peu à peu, après coup - le temps pour l’esprit de procéder, à partir de ce qui s’offre sur la scène et qui déborde, foisonne, aux reconstructions, aux recoupements, aux associations qui se précisent à long terme.

Pas d’intrigue à proprement parler mais des histoires ou, plutôt, de grands thèmes métaphysiques - la vie, la mort, Dieu, le Vide, le verbe, les noms, le sens... - mis en langue de façon extrêmement ludique : les mots se suivent, les syllabes s’interchangent, les locutions figées s’hybrident et jaillissent lexicalement modifiées, assonances et alitérations jouent à plein régime et la matière verbale, profuse, toute de mots masqués et travestis mais trouée çà et là de termes immédiatement identifiables, coule impétueusement, rythmée par les entrées et les sorties, les déplacements et la gestuelle des comédiens. La parole se fait musique - non plus dialogues échangés entre personnages mais brassées discourues lancées au public comme autant de gerbes de sens liées de poésie. D’ailleurs on chante souvent pendant le spectacle, et les mélodies sont soutenues par les souples courbes sonores du piano à bretelles. Les comédiens qui habitent la scène sont tous de magnifiques virtuoses de la voix : certes il leur faut dire théâtralement un texte et chanter, mais surtout énoncer sans tébucher, sans hésiter, comme si cela leur venait naturellement en bouche et en donnant à chaque mot sa vibration vivante, des séquences comme celle-ci - extraite de "Volutes", la cinquième phase du second mouvement, "Comédie circulaire" (mais ce sont, dans "Volutes", toutes les tirades du Laboureur qu’il faudrait citer, et tant d’autres suites, plus brèves, éparses ici et là, mais non moins acrobatiques) :
LE LABOUREUR :
Sortir de la prison humaine, le potuir-je ? Exir de la prison humaine, le posthumurges ? Ah si seulement nous nous le poturumusses, le poutrassions-nous nous-mêmes, le présumpoturges ? Si nous l’eussions poutraloupés : que nous l’eussions-no
us labavalûmes vu et visu ? L’eau, la bébériûmes ? La vie, la décédiâmes ? La mort la mouriasses ? (...)

Comme si le français ne suffisait pas à ce malaxage le latin y est mêlé - et peut-être d’autres traces idiomatiques, mais quoi de plus logique puisque c’est, entre autres, une histoire du langage qui se fait entendre. Sous sa forme écrite*, le texte permet de saisir ces subtilités lexicales - qui sans doute échapperont, sur scène, aux plus avertis tant le rythme d’élocution est vif. Et l’on y savoure, de plus, les noms très écrits des personnages convoqués à ce grand banquet de la langue : Le Déséquilibriste, La Machine à dire beaucoup, Le Monothéiste Roblot et Roblot, L’Homme de Stalingre, L’Illogicien... La longue théorie de ces "êtres de phonèmes" - chacun nom est un poème - vaudrait d’être reproduite in extenso mais le mieux est, tout de même, de la découvrir dans le livre puisque sur scène on n’entendra rien, ou presque rien, de ces mini-poèmes ni des noms des quatre mouvements de la pièce - "L’Ordre rythmique", "Comédie circulaire", "Le Rocher d’Ombre" et "Pastorale égarée", dont l’auteur dit qu’ils correspondent aux quatre sens décelables dans toute écriture : le sens littéral, le sens symbolique, le sens moral, le sens anagogique. Tour à tour l’un de ces niveaux de signification s’impose, fugace et acéré, formant un tissu signifiant discontinu qu’il faut raccommoder ensuite. De chaque surgissement naît une euphorie, elle aussi fugace, et éteinte par une perplexité qui aussitôt lui succède. Perplexité elle-même balayée par la splendeur d’un moment scénique lumineux... Mais à quoi bon lister ici ces pics jouissifs - mes sommets et mes combes d’ombre ne seront pas les vôtres. Disons juste que l’enchantement n’est pas étal, et qu’il procède de ces accidents de compréhension qui ne cessent de survenir. 

Le spectacle est total : plastique, musical, chromatique, poétique, dramatique, chorégraphique (que d’iques, que d’iques...). Total, à l’image de ce qu’il raconte, soit rien moins que l’histoire de l’humanité, du langage, des idées, des religions - la question de Dieu toujours en filigrane, et celle du vide, conséquemment : quelle pirouette pour anagrammiser Dieu et le Vide ! - et liant tout cela l’ombre de toutes les histoires possibles susceptibles de germer dans les imaginaires... Oui, le texte, comme le spectacle construit à partir de lui, est bien un Acte inconnu : le titre suggère qu’est fichée en leur cœur une interrogation axiale, "qu’est-ce donc que le geste démiurgique du (C)créateur (l’artiste ou, le mot une fois majusculé, Dieu) ?" Mais ce titre dit aussi l’imprévisibilité de l’acte artistique. Et le polymorphisme de cette pièce ; si glissante pour l’entendement qu’elle ne peut être "connue" c’est-à-dire "nommée" : Inconnu ici semble valoir pour "innommé" - ce qui est paradoxal pour un texte regorgeant de listes nominatives, dont beaucoup ressortissent à la taxinomie...

C
e que l’on retient de sa soirée, d’abord déconcertante il faut en convenir car l’intelligibilité de ce que l’on voit et entend n’est pas immédiate ? D’avoir été convié à une communion merveilleuse : les souvenirs personnels se mêlent aux vagues socles invariants enfouis au fond de soi qui permettent une relation au monde et à partir desquels s’est construit le langage dont on use chaque jour mais en ayant perdu la sensibilité aux foisonnements sémantiques qu’il recèle ; ces noces se nouent / se jouent dans un environnement plastique et chromatique fascinant, vertigineux, au milieu duquel entrent, sortent, évoluent en un ballet géométriquement parfait des figures - des formes vivantes et animées plus que des "personnages" - incarnées par des acteurs à l’étonnante virtuosité vocale.
Au gré des mots que l’on entend déchirés, éclatés, reconstruits, manipulés comme par un Oulipien génial, on perd le sens premier, facile à saisir, pour en approcher un autre, plus profond, plus mystérieux ; une signification à la vastitude incommensurable s’esquisse - s’esquisse seulement. Et l’on quitte la salle un peu abasourdi, "envertigé" si l’on veut. Mais théâtralement - et vicséralement - heureux...
Cet "état de spectateur", si difficile à exprimer, pourrait bien être la réponse attendue par Valère Novarina de la part du public, qui dit à Pascal Omhovère lui demandant "Qu’est-on en droit d’attendre qu’il advienne chaque soir ?" :
Un renouveau. Dépouiller le vieil homme. Tuer la mort. Changer de saison. On attend ça.

(citation extraite du dossier du spectacle, téléchargeable en format PDF à partir du site du
Théâtre de la Colline)


L’Acte inconnu
Texte, mise en scène et peintures :
Valère Novarina
Collaboration à la mise en scène :
Céline Schaeffer
Scénographie :
Philippe Marioge
Avec :
Manuel Lelièvre, Olivier Martin-Salvan, Claude Merlin, Dominique Parent, Dominique Pinon, Myrto Procopiou, Huges Quester, Dominique Reymond, Agnès Sourdillon, Véronique Vella (sociétaire de la Comédie-Française), Léopold von Vershuer, Valérie Vinci, Christian Paccoud (un musicien sur scène), Richard Pierre (un ouvrier du drame).
Lumière :
Joël Hourbeigt
Costumes :
Renato Bianchi
Musique :
Christian Paccoud et Scardanelli (5 chansons composées par Christian Paccoud)
Dramaturgie :
Pascal Omhovère et Roséliane Golstein
Durée du spectacle :
environ 2h20

NB - Le spectacle a été créé au Festival d’Avignon, Cour d’Honneur du Palais des Papes, le 7 juillet 2007.

Si vous êtes curieux d’en apprendre davantage sur l’univers fascinant de Valère Novarina, attardez-vous sur son site - dans lequel il est très facile de naviguer : vous y découvrirez ses peintures, ses dessins, sa bibliographie complète... et beaucoup d’autres choses encore.

* Le texte de la pièce est paru chez P.O.L :
Valère Novarina, L’Acte inconnu, P.O.L, juillet 2007, 180 p. - 14,00 €.



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Isabelle Roche, le 23 septembre 2007 - article3077.html
Mardi à 19h30 ; mercredi, jeudi, vendredi et samedi à 20h30 ; dimanche à 15h30. Jusqu’au 10 octobre au Théâtre de la Colline (Grand Théâtre) - 15 rue Malte-Brun - 75020 PARIS

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