Deux chaises à gauche, une à droite, une centrale. Une femme mûre en tailleur, une jeune femme noire en tenue africaine au regard un peu marqué, un homme qui a la tête de ceux qui en ont vu et à qui on la fait pas. La femme mûre est une politique, mais qui vient de la misère, a été militante, et pourtant fait parti de l’appareil politique, du sérail comme elle dit. L’Africaine, elle, est une réfugiée, que la femme du ministre chez qui elle travaillait a dénoncée parce qu’elle téléphonait à un dissident, qui n’était que son frère. L’homme, quant à lui, est un baroudeur, qui a crapahuté dans toute l’Afrique, a eu une femme, un bébé léopard qu’il adorait, un autruche aussi, et qui revenu au pays se sent perdu un peu. Trois personnes vivantes, trois destins forts : pas d’action, pas d’intrigue, ce qui ne manque pas, mais plutôt des vies qui se disent à nu, mais des aventures particulières et fortes, vraiment hautes en couleurs, mais des destins singuliers aux itinéraires éloignés qui pourtant sont du même petit coin de France, un coin qui a la particularité d’avoir un visage déchiré, fou, problématique : la Goutte d’or.
Ils habitent la Goutte d’or, se croisent, se parlent, se rencontrent parfois. Nous non, nous ne les rencontrons pas. Nous pouvons nous rendre dans ce quartier cependant, pour travailler, pour passer, mais sans prendre alors le temps de discuter, rencontrer ceux qui y sont et y restent. De fait, nous avons des petites images mentales, des stéréotypes, des préjugés, ce qui n’aide pas à faire l’effort de considérer l’autre comme digne d’attention, et les médias sont assez forts pour nous conforter dans ces vues.
Ils sont d’une zone éttrange, inquiétante qui est au centre du médiatique, du politique, et pourtant nous ne les rencontrons pas. Oui, le politique, il peut et doit s’y jouer à l’état d’urgence, a dans ce coin un enjeu véritable qui touche au cœur des existences, joue véritablement le rôle d’un destin. Pourtant, nous les considérons comme étant hors du fait politique. On parlera de zone de non-droit, de zone de violence, de zone distinguée par déficience de tout ce qui constitue le politique, une marge sombre et sauvage, qu’il vaut mieux éviter. On va au théâtre, plutôt, ce qui laisse peu de chance de rencontrer les gens du cru.
Cependant, quelqu’un, Laurence Février, a rencontré pour nous, sur le terrain, des habitants de la Goutte d’or, quartier réputé "sensible" de Paris. Qui l’est. Elle a écouté, enregistré. Elle rend, telles quelles, ces paroles, leur libre cours, leur tremblé, leur fragilité intime, leur douceur mélancolique, des voix vivantes faites d’engagements, de résistances, d’espoir, de travail...

On croise beaucoup d’êtres dans une journée, on en voit tellement, on passe à côté, au travers, on les quadrille de préjugés vite faits qui les évacuent vers le déjà-connu, fiché, oubliable. On ne conçoit pas toujours combien chaque vie est inoubliable, extraordinaire, ce qu’elle a d’émouvant. Ce que ce spectacle saisissant nous rappelle. La mise en scène dépouillée choisit des séquences qui saisissent au vif de ces voix se faisant, se confiant, coupant le flux par un arrêt d’image sur musique, séquence vérité de magazine docu, qui rappelle que ces vies se "jouent" au-delà des murs, nous attendent. Le parti pris minimaliste - noir, projo diffus sur l’acteur assis sur la chaise confessionnelle - tache donc de laisser l’attention se concentrer sur la performance des acteurs et ça marche : chacun est d’une vérité sans grands effets, toute douce et retenue, d’une rare force pour constituer cette parole dans un jeu d’une vérité pleine de punch tendre et fort dans cette pièce de théâtre documentaire, pour reprendre l’expression de Laurence Février, qui livre des existences qui devraient peser plus que des statistiques ou des images d’Épinal ânonnées par les médias béni-oui-oui affidés à une ligne politique dominante.
Ils habitent la Goutte d’or
Texte et mise en scène :
Laurence Février
Avec :
Laurence Février, Martine Maximin, Charlie Nelson
Collaboration artistique :
Brigitte Dujardin
Lumières :
Martine Belloc
Visitez le site du Théâtre du Lucernaire
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