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Entretiens
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Réalisé par courriel, mais libellé avec autant de soin que les épîtres de jadis, voilà un entretien qui réunit un auteur atypique et un amoureux de grande littérature. Nous avons choisi de lui conserver sa forme initiale, qui participe de son charme... À savourer longuement - goûter chaque mot, chaque tournure et se convaince qu’encore aujourd’hui, l’on sait manier un français juste et recherché même en dehors des pages des livres...
La rédaction


Bonjour,

Je viens de terminer la lecture de votre Traversée des Alpes et me sens désormais terriblement coupable de la candeur dont j’ai fait preuve lors de notre première rencontre, lorsque je me suis proposé de vous poser quelques questions à propos ce gros Œuvre dont l’élaboration, m’aviez-vous confié, a couvert neuf années de votre vie. Veuillez agréer mes félicitations et toute mon admiration pour la qualité de votre travail, orné d’une ironie, d’un humour, d’un courage et des divers délices qu’un talent comme le vôtre sait verser à son art. La mention de l’"exotisme" de votre personnage m’a aussi fait sourire et renvoyé un mois et quelques jours plus tôt au centre culturel bulgare où vous m’aviez malicieusement dit que ce mot que je venais de prononcer trouverait d’intéressants échos dans votre roman.
Je ne me permettrais qu’une seule allusion à l’ère soviétique qui sera l’occasion d’ajouter une louange : à mon sens aucun auteur d’ouvrages dits "savants" et historiques que j’ai eu l’occasion de lire sur la question n’a aussi bien que vous dépeint cette sensation totale d’enfermement métaphysique, de dégoût de soi, la perversion de la grandeur d’esprit et de l’honnêteté à quoi confinait la chape de plomb de l’appareil politique communiste. Vous en rendez l’expérience avec acharnement et pugnacité, comme si vous vous battiez pour que ce fantôme rouge sang n’emporte rien dans l’Histoire qui n’ait la teinte d’illusoires réussites. Pas de doute, la fiction est le moyen le plus certain d’exprimer la réalité. Mais je ne vais guère m’étendre, passons aux questions que je m’étais proposé de vous poser.

1 - Touchant le langage, j’ai eu la sensation à vous lire - et je je voudrais savoir si mon intuition est juste (si elle ne l’est pas, je vous en conjure, détrompez-moi !) - d’assister à une sorte de voyage dans le temps linguistique, passant par oscillations d’une langue aux tournures plus anciennes dans les premiers moments du roman à un français beaucoup plus contemporain dans les derniers passages. Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur cette évolution, et m’éclairer sur quelques-uns des effets que vous avez voulu en tirer ?

2 - Touchant maintenant la construction de La Traversée des Alpes : l’on a la sensation que la narratrice s’épaissit, vient à l’existence lorsque l’écriture devient un métier dont elle confie les péripéties beaucoup plus prolixement, comme si elle puisait sa consistance de chair et de sang dans la création et la confection du style (ne se sent-elle pas complètement vivante à partir du moment où elle se permet d’écrire au futur, à la suite de sa naturalisation ?). Long processus de sédimentation intime, donc, où la littérature est ce "reste" (dixit Verlaine), ce supplément qui permet d’exister. Je souhaiterais vivement que vous m’en disiez davantage sur le choix de la partition de l’intrigue en deux mouvements : quelle continuité, quelle scission impliquent le passage d’"Inexistence" à "Littérature (le reste)" ?

3 - Inactuelle vous l’êtes sans nul doute, ce qui implique de posséder bon nombre des pratiques passées de la langue française (à quand un roman composé dans la langue de Rabelais ?), ce qui n’est pas surprenant pour la femme de lettres, au sens propre du terme, que vous êtes. En cela, Paris la sans-époque parce qu’elle est de tous les temps et de toutes les révolutions est bien votre ville, construite à base de merveilles du passé, animée par l’effervescence créatrice du présent et la tension du futur. Laissez-moi vous provoquer gentiment et vous demander si en tant qu’inactuelle convaincue, vous pensez que le travail de l’écrivain doit et peut s’abstraire du flux présent où quelque chose comme la Providence l’a plongé. En d’autres termes quelle est VOTRE inactualité (chaque artiste n’est-il pas un monde à lui seul) ? Une position à l’égard de la mode littéraire actuelle ? Aidez-moi car à entendre ce terme d’inactualité flottent dans ma tête les contes de Borges, des philosophes divers et variés, et les œuvres de Bruegel !

J’ai tenté de faire aussi court et simple que possible, j’espère ne pas trop abuser de votre temps et de votre gentillesse. Encore merci de votre disponibilité.

Baptiste Fillon

PS - J’ignore par quel étrange détour du Destin mes relectures de vacances m’ont mis successivement entre les mains Le diable amoureux de Cazotte et Les Diaboliques de Barbey. Lucifer serait donc bel et bien de ce monde ?

Denitza Bantcheva :
1 

Effectivement, au fil du récit, l’écriture du roman passe, d’un style où les tournures datées abondent, à une expression plus contemporaine (quoique toujours éclectique : si les tournures orales se font plus nombreuses, il reste, même vers la fin du livre, une certaine proportion de termes et de tournures désuets). Ce "voyage dans le temps" - votre formule me semble très juste - a été conçu pour plusieurs raisons, et vise divers effets. D’abord, le sujet même de La Traversée des Alpes implique un certain anachronisme : parmi les personnages, on trouve un écrivain du XIXe siècle, et des créatures intemporelles comme le Diable ; l’écriture du roman devait étayer à sa manière l’idée que ces personnages cohabitent avec la narratrice dans un "espace-temps" commun, qui ne pouvait être créé que par le biais du langage. D’autre part, ce livre impliquait pour moi un "bilan" de l’histoire du roman. J’y ai utilisé des procédés narratifs tirés de diverses étapes de l’évolution du genre, et il me semblait nécessaire aussi de fondre dans l’écriture de ce texte des formes linguistiques plus anciennes. En outre, l’anachronisme fait partie des thèmes explicites du livre.

J’ai essayé de trouver un usage de l’ancien et du contemporain qui produise à la fois l’impression que le lecteur est plongé dans un monde (verbal) hors temps, et un effet de naturel, tout en permettant de varier la proportion des tournures datées selon les besoins des divers chapitres. Dans la première partie du roman, la narratrice vit avant tout avec les créatures imaginaires qu’elle "fréquente" depuis son enfance, dont le romancier défunt évoqué au début du texte ; par ailleurs, elle est en état d’inexistence, ce qui va aussi de pair avec un langage "hors temps". Au fil du récit, elle acquiert plus d’existence et s’ancre davantage dans une réalité concrète et contemporaine : je voulais que l’écriture traduise ce fait. D’un autre point de vue, le roman tout entier est un voyage dans le temps, celui que Denise rêvait de pouvoir faire lorsqu’elle était enfant : non pas un voyage vers une époque précise, mais le trajet non rectiligne qui relie toutes les époques, révolues, actuelles et futures, qui ont "des choses à se dire", qui ont des liens profonds. Il me semble indubitable que la pensée et l’art (dont la littérature) ne prennent jamais lieu sur une table rase - même les avant-gardes les plus négatrices du passé, tel le surréalisme, ont fondé leur conception de l’art sur quelques "ancêtres" choisis -, et naturellement, ce que j’ai à "dire" en matière de roman implique un dialogue avec les Grands Ancêtres chez lesquels je peux trouver certaines pistes à suivre, des tendances inaccomplies et qui me paraissent fertiles. C’est dans ce sens-là, entre autres, que l’époque de mon roman et les leurs ont "des choses à se dire", ce qui ressort notamment à travers l’écriture. Même si les derniers chapitres de La Traversée des Alpes peuvent paraître presque entièrement "contemporains", ils n’en renvoient pas moins aux diverses époques impliquées dans tout ce qu’on a lu précédemment.


2  
Le roman est divisé en deux parties, "Inexistence" et "Littérature (le Reste)", suivant les deux grandes étapes du parcours de la narratrice. La scission est marquée par le moment où Denise a fini par accomplir un petit nombre de choses décisives : se mettre à l’abri (en cessant d’être sans domicile fixe), écrire un livre et devenir écrivain aux yeux de quelques personnes autres qu’elle-même et ses compagnons imaginaires. Elle n’est donc plus "inexistante", mais est-elle pour autant "réelle" ? Non. L’existence qu’elle a désormais, c’est de la littérature, ou ce n’est que de la littérature (clin d’œil à Verlaine). Le cas de ma narratrice peut paraître très particulier, mais à mon sens, c’est celui de tout artiste de n’importe quel espace-temps : le problème existentiel de l’espèce artiste, c’est de quitter l’inexistence pour l’accomplissement proprement artistique ; quant à l’existence, il faut s’en passer, généralement, qu’on le veuille ou non, qu’on le comprenne ou non ! En guise d’existence, l’artiste a son art - censé le faire exister pleinement lorsqu’il n’aura plus d’autre forme matérielle que celle de ses œuvres. Tout cela est mieux dit, je crois, dans le livre, justement parce que cela n’y est pas dit (explicité) mais représenté (impliqué). Pour revenir à la scission et à la continuité : si l’on peut distinguer les deux mouvements du récit, ils forment un tout, relevant du même processus : dans la première partie, on se prépare à accomplir certaines choses ; dans la seconde, on les accomplit, tant bien que mal. Par ailleurs, non seulement la narratrice, mais presque tous les personnages mis en scène dans la première partie (il y en a des dizaines) finissent par s’accomplir ou par accomplir quelque chose dans la seconde, trouvant là leur sens définitif.

À propos du passage où Denise se permet d’écrire au futur : vous avez raison de penser qu’à ce moment-là, elle est "complètement vivante" - mais cela ne dure qu’un bref moment. La plupart du temps, sa "chair" et sa vie sont faits de verbe, et d’un verbe qui n’a pas de futur : du récit dont le seul avenir est celui des lectures qu’on en fera, et qui sont totalement indépendantes du sort éventuel de la personne qu’est l’auteur. À mon sens, le moment où la narratrice ose raconter au futur révèle la différence entre le verbe et l’existence : elle a osé, l’existence lui donnera une leçon, elle n’osera plus, mais cela ne changera rien à la "chair" et à la vie proprement verbales qu’elle avait déjà avant de s’imaginer à tort un avenir proche de celui des "gens réels". Elle n’aura jamais d’existence dans l’acception que ce mot a dans le roman, mais elle s’en passera, puisque, comme tout artiste, elle existe au-delà de sa forme vivante. Le besoin d’exister "comme tout le monde" a cessé de la tourmenter, elle ne l’a plus guère, c’est cela qui compte, et c’est cela qui fait que dans la seconde partie du roman, la "Littérature" se substitue à l’"Inexistence".

 
L’inactuelle que je suis ne saurait écrire un livre entier dans la langue de Rabelais : c’est l’éclectisme verbal qui définit mon anachronisme ! (Je crains que les lecteurs de cet entretien ne le trouvent guère compréhensible, et je les conjure de se tourner vers le roman : chers amis, croyez-moi, ma littérature est bien moins absconse et plus drôle que mes propos !) Quant à votre question gentiment provocatrice, je pense que chaque écrivain fait ce qu’il peut, autrement dit, ce que ses tendances naturelles lui permettent : certains confrères écrivent toujours dans le flux du présent, d’autres se passent d’évoquer l’actualité. Je n’oserais adresser de recommandations à personne ! Ma façon de traiter du présent revient à ne jamais m’y limiter. Les vieilles questions de l’"engagement" et des sujets "actuels" me paraissent complètement artificielles, et je crois que généralement, elles cachent l’envie qu’a celui qui les pose de nous faire écrire des livres conformes aux idées préconçues qu’il peut avoir sur tel sujet. Je n’écris ni pour illustrer des thèses, ni pour dire ce que je pense de l’époque où je vis : il me semble qu’un bon livre est inévitablement bien plus vaste qu’une thèse, et plus juste que le reflet de son temps qui se peut obtenir volontairement.

Je n’ai rien contre les associations d’idées qui vous sont venues, impliquant Borges et Bruegel, puisque le rapprochement est non seulement flatteur, mais aussi proche de mes goûts personnels ! Quant à la mode littéraire actuelle, par référence à l’adage selon lequel on n’est jamais à la mode que par malentendu, je dirais que faute d’être parmi les auteurs que le malentendu avantage ces temps-ci, je ne m’en préoccupe pas du tout. Blague à part, je lis mes contemporains sans me soucier du succès qu’ils ont ou qu’ils n’ont pas ; quelle que soit la mode du jour, je trouve tous les ans quelques livres à garder et à relire, parmi ceux qui viennent de paraître. L’intérêt qu’ils ont pour moi n’implique pas de prise de position à l’égard des tendances à la mode, pas plus qu’à l’égard de la querelle des Anciens et des Modernes. Vive les belles lettres !


D
écouvrez ici une présntation des éditions du Revif - la maison qui, sous la houlette de Raphaëlle Pache, a publié La Traversée des Alpes.



Il y a 13277 signes dans cet article.
Baptiste Fillon, le 6 septembre 2007 - article3060.html
Echange réalisé par courriel en août 2007.
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