Une nuit de canicule, Naples, l’été, dans un coin où il ne fait pas bon être vivant, dans un cimetière. Deux frères font leurs affaires : bagues, colliers, foulards, dents.. les morts aussi ont une belle vie, et des morts il y en a, cet été-là est meurtier. Habits de cuir, ils rêvent de Suisse, de femmes, et ont des scrupules religieux...
Voler des morts, arracher des dents, couper des doigts, provoquer la mort...
Autour de ma pierre, il ne fera pas nuit : tout est dit, là, tout y est : la mort, la poésie, l’absolu rêvé, le délirant fantasme de l’homme qui veut triompher de la nuit lorsqu’il la sent proche, qu’il la sait intime - Autour de ma pierre, il ne fera pas nuit : une tragédie absolue, et donc, on rit, mais on rit, mais on rit !
C’est pas croyable, pour qu’on puisse rire comme ça, c’est bien qu’on est face à un théâtre de la cruauté, de la peste, de la folie qui ne s’y retrouve plus, avec la mort, et la peur qu’il devrait y avoir, si elle n’était encore que lointaine, si elle n’était pas si enfoncée en nous, à nous rendre rêveurs et triste et méchants et tendres et rigolards comme des gamins...
Et quand elle approche, quand elle vient, avec la chaleur, c’est tous les vivants qui perdent la boule, et puisque la vie se joue de nous, puisqu’il y a la mort, c’est l’amour qui s’affole, le sexe, le grand désir, à mort : un père travesti en sa femme défunte, deux frères qui s’adorent, leurs copines et leurs amours déglingués, l’une qui a couché avec les deux, l’autre enceinte qui a été larguée et n’aura sa nuit nuptiale que lors d’une veillée funèbre, et puis, il faut tout de même un rhapsode, un accompagnant lyrique, un poète dans cet espace délirant, et il sera alsacien, un peu dégénré, complètement paumé, totalement parodique et potache, incapable de se taper une fille, mais rêvant de se coller à elles.
Ici, c’est la chaleur qui opère, qui perturbe les désirs, qui trouble les corps, et bouleverse tout l’espace du sens, de la famille, de la passion - il y a un père qui aime sa femme morte, qui se prend pour elle à vouloir, un soir, peut-être sucer son fils ; deux frères qui fouillent les morts, les chairs des femmes, veulent s’enfuir, s’aiment à en crever ; une mariée enceinte dans un cimetière...
Ici, c’est l’espace tragique par excellence, tellement caniculaire que les morts exsudent des poisons, des venins troubles, une peste morale qui fait approcher la mort, espace où la chaleur fait pourrir le bon sens, affole le cœur, et puis, donc, l’amour sans concession aux bonnes mœurs, au respect de soi, aux lois des hommes (inceste tenté, femme enceinte répudiée, celle qui couche avec tous les hommes et pourtant les aime...), la famille, la vie si intimement proche de la mort, comme si elle commençait avec elle (femme enceinte au cimetière, frères en quête de Suisse idyllique dans la mort des autres)...
Quelque chose comme l’état dégénéré de notre monde où aimer fait mal , où il s’agit de rêver, sans en avoir les moyens, être féroce, et bons, avoir du désir, et de l’amour, et pas savoir comment faire, si ce n’est voler en pleurant les dents en or dans la bouche des morts dont on se fout, mais pas totalement, pour se payer un billet vers le rêve,
Pas besoin d’en dire plus : une tragédie absolue, déjà dit, à redire, à voir, à voir...
Si pourtant, ajouter cela : la mise en scène, le jeu, la scénographie, bon sang, l’espace scénique ! C’est là, les acteurs y sont à fond, à fond, on y est, avec l’amour, le désir, la chaleur, la folie, l’abandon à l’absolu du cœur, et la scène dépouillée trouve avec deux cubes et quelques voiles de tulle, grâce à une direction d’acteur, un rythme, millimétré, proche de la chorégraphie, oui, un rythme étourdissant, une force réelle, qui colle avec la poésie terrible du texte, qui entraîne dans la liberté superbe de la temporalité - les retours en arrière sont montés avec une efficacité d’une rare force évocatrice !
C’est tellement beau, cru, gamin et violent et poétique, la langue de Melquiot !
Et puis cette trouvaille de Franck Berthier, le metteur en scène : une vibration suborganique inquiétante, qui fouille les tripes en profondeur, et survient, habits de lumière et banane arrogante, Elvis au Pelvis qu’on sait ravageur pour nous chanter, suave, ce que c’est Naples, sous la chaleur folle, la drague et la drogue - une vraie performance vocale et scénique pour Jean-Pierre Poisson, superbe icône languide du désir et de la fièvre, paillettes et banane mélo, sensuelle, superbe. Elvis, là pour nous, le King, ce soir - ça tombe bien d’ailleurs, c’est pas sa célébration ? - le King pour nous, avec son Pelvis, oui, avec son Pelvis chaloupé et rock - si vous ne me croyez pas, allez-y voir !-, sa voix fiévreuse inspirée par cette peste, saisissant les didascalies poétiques de Melquiot pour les exhausser, les porter à leur point de combustion. Ça tombe bien, on est à Naples, il fait chaud, c’est l’été, un de ces étés où l’on ne respire pas. Villas luxueuses, garages avec alarmes, terrains de sport grillagés. Routes étroites et sinueuses, trottoirs jonchés d’ordures et de cadavres de chats et de chiens. Parfois, le long des trottoirs, des voitures s’arrêtent, dans lesquelles garçons et filles font l’amour.
Un été comme ça, à Naples, des nuits comme celle qui commence, il ne faut pas traîner par là.
Et puis, allez-y, voir, oui, allez voir par vous-même, sentir la chaleur qui vient, la mort qui rôde, le sexe qui s’affole dans des pantalons de cuir !
NB - Le texte de la pièce est publié chez l’Arche
Fabrice Melquiot, Autour de ma pierre, il ne fera pas nuit suivi de La Dernière Balade de Lucy Jordan, L’Arche éditeur, mai 2003 - 10,90 €.
Autour de ma pierre, il ne fera pas nuit
Mise en scène :
Franck Berthier
Avec :
Arnaud Denissel, Justine Martini, Patrick Palmero, Jean-Pierre Poisson, Guillaume Ravoire, Elsa Rosenknop, Daniel San Pedro
Scénographie :
Franck Berthier
Musique :
Dominique Lentin, Françoise Basset
Univers sonore :
Eric Dutrievoz
Costumes :
Odile Sauton
Lumières, vidéo :
Mireille Dutrievoz
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