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Dictionnaire amoureux (2)
La voix paternelle
Premier émoi. Il existait un moyen de faire la guerre en ne sacrifiant que cinq hommes et non pas des millions... Si j’ai tant aimé plus tard l’art du toro c’est sans doute pour avoir si fort rêvé l’arène de sable, la plage d’Ostie croyais-je, où Horace, en trois chapitres, défit les Curiaces. Je me souviens encore du sentiment qui m’étreignit devant la colère de Camille, comme je me refusais à croire à l’amoureuse blessure : elle enrageait seulement de n’avoir pas combattu, d’appartenir au camp de celles dont le corps demain maternel scellera la paix, si Albe eût triomphé, elle eût été butin. Mieux valait pour elle cet étrange kleos, cette mort qu’elle obtint par l’invective et l’insulte d’un frère ivre d’orgueil et de gloire. Je me souviens du sourire paternel me découvrant la colère de Camille :
Oui, je lui ferai voir par d’infaillibles marques,
Qu’un véritable amour brave la main des Parques,
Et ne prend point de loi de ces cruels tyrans
Qu’un astre injurieux nous donne pour parents
Je me souvenais alors de ma prime colère découvrant comment Dieu avait substitué un agneau à Isaac et laissé mourir la fille de Jephté pour un pari stupide ! Le continent noir ou la défaite des femmes, la biologie comme destin, me furent une fois encore révélés, mais après tout un même tombeau réunissait la fiancée et le héros, Camille et Curiace. Je ne connaissais pas encore les pleurs de Virgile conduisant Enée aux Enfers, les larmes accompagnant Palinure outre-terre et ce rêve qu’il fit d’envoyer les pères de famille à la guerre, laissant les jeunes gens jouir de leurs vingt ans, mais je sentais confusément qu’Horace avait raison, qu’il était la raison, que cinq morts consacrés pour sauver des millions d’innocents en souvenir de Troie, de Suse et d’Ecbatane méritaient des hourrahs ! Le visage des Horaces et des Curiaces se fondit, s’enchaîna aux visages des vingt-trois qui criaient la France en s’abattant.
L’enfant que je fus sentait confusément la splendeur du combat singulier, l’attrait de mourir pour la patrie. Elle ignorait qu’un jour, elle se réveillerait fille d’Auschwitz, destinée à n’être pas et se rêverait romaine. Depuis, elle sait pourquoi le père avait choisi de lui lire ce texte et non Titus et Bérénice, Esther ou même Cinna... Le cabaliste à sa fille offrait Rome en héritage, consolation idéelle pour les jours de souffrance qui reviendraient, sont revenus. Plus tard, thésarde, elle découvrirait comment Julien Benda (Le Songe d’Eleuthère) et Hermann Broch relurent l’Énéide sous un soleil bruni et comment cette lecture les avaient consolés.
Le père lui avait lu d’autres textes qui n’eurent pas le même effet : Kafka la terrifia, elle s’en sépara rapidement ! Demeureraient Corneille, Le Cantique et l’Ecclésiaste, Don Quichotte et un livre pour enfants Les Gars de la rue Paul, qui conte comment pour un terrain meurt un gamin de 11 ans, comment l’héroïsme frappe à la porte de l’enfance, dissout les brumes de l’indécision, sépare à jamais ceux qui croisent sur les eaux noires du calcul égoïste comme les doux hédonistes qui dissimulent mal leur indifférence au monde sous un pseudo-libertarisme délicat, des hommes dignes d’être appelés tels, ceux qui sans sourire écouteront Aragon solfier l’Affiche rouge en oubliant Staline pour ne se souvenir que de la mort consentie à plus grand que soi.
Au carrefour de ces nuits passées à recomposer un monde moins imparfait, ce nom de Pierre Corneille et ce Cid offerts au seuil de l’existence.
Ferrailler toujours. Pour l’honneur et le Roi de Prusse, déjà la morsure du "service inutile" ! Jouer dans la comédie de la vie le rôle prescrit de Chimène, la jeune fille, puis la femme qui, raillée par les mâles, sur le terrain, chaque matin, à ceux qui bafouent son honneur, crie : À moi, comte deux mots... et conclure la période de cet : as-tu peur de mourir !
La préciosité née de la Fronde des Princesses (La grande Mademoiselle faisant tourner les canons contre son frère, le Roi) fut aussi moquée et pourtant Molière et Corneille hier l’illustrèrent autant que Mademoiselle de Scudéry et Flaubert avouait être Emma, Barrès l’intercesseur de la poésie d’Anna, Montherlant André Hacquebaut ad libitum.
Évidemment, il est d’autres moyens, cornéliens eux aussi : se répéter à chaque aurore que le semi- clochard qui balaie l’auberge en claudiquant dans les récits de sabre est presque toujours le maître et que demain, demain, à l’heure de la bataille décisive, il les étendra tous !
La plume remplacera l’épée.
Je sais devoir mourir défaite, n’importe, Je me bats, je bats ... Avant moi, Lui déjà.
La scène est à Séleucie, sur l’Euphrate
Au Cid, tragi-comédie (1636) fait écho Suréna, général des Parthes (1674), qui n’est qu’un Cid repris au seuil de la tombe et dont la noirceur témoigne de l’inutile combat, du service inutile rendu toute une vie à l’art poétique, la cosa littéraire. La structure est la même : un jeune général qui, de son bras, a sauvé un royaume, devient féal du Roi, l’un à l’autre liés par obligations et services mutuels. Rodrigue, chacun le sait, accepte de venger son père et ainsi prend le risque de déplaire à son Roi qui, en sage, fit gouverneur du Prince de Castille un vieillard et non un homme mûr, le père de Chimène. Le valeureux tue donc non seulement le père de sa bien-aimée mais aussi le champion de son roi ! En dépit de cela, la clémence du maître s’étendra sur la pitié filiale. Vingt-huit ans plus tard, la scène n’est plus à Séville, au temps du premier roi de Castille, mais à Séleucie, sur l’Euphrate, loin du monde de la chrétienté et de la chevalerie, dans le désordre d’une tyrannie orientale... Louis depuis trente et un ans déjà règne, maître des guerres et maître des plaisirs, souverain absolu, en despote oriental. Oh ! il ne s’agit pas de jalouser Racine en ce huis-clos sentimental où des amants se refusent à publier le nom de l’adoré ni de déplorer le goût toujours changeant des contemporains, mais d’inscrire la figure du mauvais Roi, de l’indigne Maître comme l’obstacle où périra cet ensemble de valeurs si dévoyées que les Anciens nommaient vertu et qui à lui seul servait à dire l’élan civilisateur, la beauté des choses, l’éclat du bien, la caresse de la justice, l’esprit de distinction, le triomphe du jour sur la nuit, le final de La Flûte enchantée, l’empire du Souverain Bien ! Il aura suffit d’une vie humaine pour que l’heureux Corneille connaisse le désespoir ! Quoi de plus triste en effet que ces retrouvailles de Suréna général des Parthes et d’Eurydice ? La jeune fille un instant voudrait tenir encore le discours de Chimène, reine des précieuses et des lutteuses, feindre être jalouse de cet amant parfait qui soupire après la mort, comptant pour déplaisir les jours où n’être point à elle, exiger qu’il vive et n’épouse point Mandane (le nom de la princesse romaine déjà a passé chez Madame de Scudéry via Molière ... Que Cyrus épousa Mandane et qu’Aronce de plein pied fût marié à Clélie !) Corneille fait ici son autocritique, se gausse, vieillard, de ne renoncer point au Tendre et à sa carte en un temps de rigueur et de tristesse au royaume de France. À sa dernière princesse, il donne le nom d’Eurydice, dans un jour, dans un mois, Orphée et lui, Lesbie et Plutarque vivront en semblable Séjour. Voilà qu’avec une violence sans pareille, Corneille balaie la préciosité d’Eurydice, recouronne l’amour humain. Plus brillant que l’éclat des lames sorties de leurs fourreaux, en des vers d’une rare tristesse, détresse :
Que tout meure avec moi, Madame : que m’importe
Qui foule après la mort la terre qui me porte ?
Sentiront-il percer par un éclat nouveau,
Ces illustres aïeux, la nuit de leur tombeau ?
Respireront-ils l’air où les feront revivre
Ces neveux qui peut-être auront peine à les suivre,
Peut-être ne feront que les déshonorer,
Et n’en auront le sang que pour dégénérer ?
Quand nous avons perdu le jour qui nous éclaire,
Cette sorte de vie est bien imaginaire,
Et le moindre moment d’un bonheur souhaité
Vaut mieux qu’une si froide et vaine éternité.
Corneille ignore que dans la nuit du tombeau, une nièce surgira dont la très haute gloire lui sera imputée. À Charlotte, de prendre le flambeau, d’affronter la ténèbre aux cris de Montjoie et Corneille et de Mort au tyran ! La tyrannie ne conduit pas seulement des armées vers l’abîme, ne réduit pas seulement des masses à l’esclavage de la faim ou de la précarité, mais arrache aux mortels le seul bien à eux par le destin légué "le bonheur souhaité", car enfin sous Hitler, sous Staline, sous la soft tyrannie du Capital, il ne saurait exister d’amants, d’heureux amants. Le destin de Suréna et d’Eurydice n’est point si différent de celui de Joseph Goebbels et de Lida Baarova qui, au cœur du Reich, voulurent fuir au Japon y cacher leur amour et se virent menacés ; de Maïakovski, de Babel et des autres. Nos aimables trentenaires, plus occupés de leur chien, de leurs plantes et de collectionner des fétiches Kinder, se seront eux aussi vu arracher ce bonheur promis, sans même le déplorer. Le Capital dépasse en cruauté même le despotisme oriental ! Les vieux parleront de cynisme, de jeunesse frivole et d’autres fariboles ; sans, comme le vieux Corneille, savoir que tout homme sur la terre a nécessité d’un père, puis d’un Prince devant lequel baisser le front et plier le genou, tandis qu’il nous bénit de ce mot qui concluait Le Cid : Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi. En l’absence de Roi, la vaillance se fait suicide et le temps assassin.
Il est de bon ton de juger Suréna (une sottise supplémentaire de Monsieur de Voltaire qui comme d’autres fit date) moins parfaite que Le Cid, Horace ou Cinna et pourtant... Là, en ce huis-clos faussement racinien, Corneille a enclos toutes ses beautés, ses étincelles de génie, son infinie violence d’homme paisible : crescendo, le drame naît, Eurydice se refuse à nommer celui qu’elle aime, elle épousera le Romain qu’il plaît à son père pour raison politique de lui donner. À elle d’être grande, puisqu’Orode est ingrat. À elle d’être grande puisque le Monarque est un nain. Suréna, par ses victoires, (tel le Grand Condé) s’est placé aux côtés des meilleurs, devenu l’égal des rois mêmes. En France, le droit divin exigeait plus d’excellence. Pour grands que soient les Rois, ils sont ce que nous sommes et peuvent se tromper comme les autres hommes. À quoi bon, Majesté, laver les pieds des pauvres, une fois l’an, le jour des Rois, si vous dédaignez toute l’année la charge prêtée devant être rendue, intacte, à votre fils qui, à son tour le tendra au sien ? La royauté de droit divin comme la République exigeait, juste compensation des droits reçus, d’autres devoirs...
À la jeune fille, comme naguère à Antigone, Corneille offre la charge de mourir - non pas au nom des morts ou de la gloire mais pour n’être pas mère demain d’enfants nés sous de mauvais maîtres. À l’accord parfait du Cid fait écho la cacophonie de Suréna. Il aura suffi d’un Roi jaloux de qui mit sa plus haute gloire à servir son royaume, pour transformer une tragi-comédie en désastre. Désormais, le royaume et son maître allant de pas, non plus égal, mais séparé, la Stasi est maîtresse de la place qui, fille de l’Hybris toujours précède la chute. Rien de nouveau sous le soleil, aucun système politique n’est chimiquement mauvais, seules les passions humaines, principalement la passion des passions, l’hybris l’est. Toute l’histoire du monde semble n’avoir pour charge que d’illustrer ce vieux dicton ! La fiancée promise de Suréna doit à son amour le silence pour ne pas en faire l’objet d’exécration du tyran - son père sévère pour sa plus vive horreur -, découvrant que ce silence a causé la mort de Suréna, elle le suit. Fin du coup !
Ici, la jeune fille reprend la place symbolique qui était sienne dans le vieux Cantique, celui qu’il plut aux rabbis des temps jadis de mettre dans la bouche du plus grand des Rois... Salomon. La jeune fille est le peuple de France, comme la Fiancée hier fut Israël et Suréna l’amant, celui qu’il plut à Dieu d’élire pour conduire son troupeau vers les verts pâturages, le pays où coulent le lait et le miel, la terre de justice, le lieu entre les lieux où, combattre pour une juste cause amène gratitude et non ingratitude, étant le lieu entre les lieux où la promesse, sous le regard de Dieu, dans la souveraineté du Maître, s’accomplit. Mandataire de Dieu au Royaume de France, Louis le quatorzième a failli. La Stasi viendra soixante-quatorze années plus tard. Je ne suis pas - Dieu, Abellio et Ignatius m’en gardent ! - adepte de la numérologie, mais il m’amuse de noter que le règne fatal a duré 70 ans - sans doute le plus long au Royaume de France et qu’entre la mort de Louis (1715) et la réunion des États généraux, 70 ans seulement ont passé. Après cela, périra ce monde où la moindre précieuse parlait le langage de la fiancée du Cantique aspirant à la perfection de l’univers, du microcosme au macrocosme. Corneille sait quelle nuit du tombeau l’avenir lui réserve. Suréna n’est peut-être si émouvant que d’être une version anthume de la Symphonie héroïque !...
Dictionnaire amoureux, le désespoir de Corneille réchauffe mon cœur dans les jours où le monde comme il va paraît trop dur à supporter, ayant appris de lui que le bonheur privé ne saurait exister au cœur de l’infamie générale.
Et la joie et l’ironie du jeune Corneille toujours évanouissent mes scrupules à crier à chaque aurore : "Encore un instant de bonheur", bonheur promis t’accompliras-tu lanturlu ? ...
Surtout de ma fièvre et de mes colères, de mes refus d’accepter la tiédeur, de mon insoumission au quotidien et à la fatalité, oh la mort de l’enfant, le poète a su cela aussi, Corneille demeure mon garant, le père qui les excuse, quand mes amis, d’aventure, s’en lassent.
Je t’aime Pierre Corneille, quand tes ennemis excellèrent à composer ton portrait en barbon, tu as quitté la scène en dépassant l’outrance du Cid. Dans la vraie vie, bien sûr, tu savais comme je l’ai appris de haute lice, qu’il convient de plier l’échine, d’accepter la sentence, l’injustice du monde et la tiédeur des hommes, mais sur la page blanche du livre, tu t’y refusais toujours.
Tu as quitté la scène, laissant la princesse Palmis injurier Eurydice, Eurydice l’écouter et répondre doucement vidée de son sang à la furie qui ainsi l’apostrophe : Quoi ? Vous causez sa perte, et n’avez point de pleurs ? par ce vers Non, je ne pleure point, Madame, mais je meurs offrant à son amant son âme à la sienne incorporée !
Nul plus que toi ne mêla plus de gouaille, plus d’outrance, plus de refus à la tristesse des jours... Je t’aime Pierre Corneille, à jamais plus jeune que Marquise et tes rivaux, plus jeune que Jean-Luc Lagarce ou Yasmina Reza. À toi seul, ou presque, tu fus et demeure le théâtre français du temps où le silence de l’Histoire ne l’avait pas stérilisé.
NB - L’on trouvera de multiples éditions, critiques ou non, des pièces de Corneille, en publications isolées ou en recueils. Nous nous bornerons à signaler ici l’édition des Œuvres complètes en trois tomes qu’André Stegmann a réalisée pour la collection de La Pléiade (Gallimard) : elle permet de percevoir Corneille à travers tous ses écrits, par-delà son seul théâtre.
- Tome I, septembre 1980, 1749 p. - 53,50 €.
- Tome II, novembre 1984, 1643 p. - 48,63 €.
- Tome III, septembre 1987, 1750 p. - 51,83 €.
Esthétique du chagrin 3 : "Un goût de terre"
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