Dictionnaire amoureux (1)
Pour Laurent Maltère, en souvenir de Lily et pour Raphaël Dargent qui me l’a demandé, en amitié.
Lettre C, Corneille. À chaque tournant, Lui
Biographème, premier amour. Un visage comble une attente, un vide. À lui, offerte, grâce ou disgrâce, la fonction de l’incarner. "Rencontre fortuite, objet petit a..." les interprétations ne manqueront pas. Corneille fut le coup d’archet des Tsiganes pour avoir posé certains mots sur le vague des passions.
"Aimons-nous ceux que nous aimons ?" demandait, à l’hiver de sa vie, Henri de Montherlant. Notre psyché n’est qu’imaginaire et nos élans un subtil mélange de chimie et de dédain de la solitude, ce que nous appelons désir une appétence croisant une forme vide que l’âme à sa guise grime et déguise. La fantaisie noire ou rose s’y déploie, hasard et non destin. Nos amours ne sont nécessaires ou contingentes que selon la saison, la nuit ou le moment, au gré de certaines inflexions.
Il existe des mots qui donnent envie d’aimer. Il avait été une fois un poète qui, à tout âge, sut crier la loi du désir, moquer sa dureté, l’enfreindre, Corneille, ce fut lui, ses mots :
Il vous prive d’un père et vous l’aimez encore !
C’est peu de dire aimer, Elvire je l’adore ;
Ma passion s’oppose à mon ressentiment ;
Dedans mon ennemi je trouve mon amant (...)
Loin des corps blancs des amoureuses, le sabbat des mégères inapprivoisables se déploie ! Au-delà de la situation donnée : "Qu’il est joli garçon l’assassin de papa !", Mademoiselle de Maupin, ses sœurs et ses filles jusqu’à la dernière génération, tant qu’il y aura des femmes, sarabandent à l’envi.
L’attachement que son rival peignit sous les traits du destin, la volonté des Dieux, Corneille le montrait en son plus simple appareil, le ridicule, le non-sens, la déraison, volontairement consentis.
Loué soit-il !
Conduite folle alors ne signifiait pas folie, mais abandon volontaire à une féerie, la mort ne s’en suivait jamais. La poésie, l’imitation de Jésus-Christ ou le passage du temps consolaient l’affligé(e) qui n’avait peut-être si follement aimé que l’état d’ivresse, d’arrachement à l’ordinaire qu’offrait ce cataclysme.
À l’âge où l’incomplétude de l’homme et de la femme éclate - marronnier de la rentrée littéraire - en mille poussières que le temps balayera, le génie du premier Prince de la jeunesse paraît plus éclatant. Quatre cents ans déjà, qu’au box office, il les coiffe au poteau ! Au sommet du mat de Cocagne, arc bandé plus haut que la cible, le bonheur est le but.
Si les jeunes filles pâlies sous le voile, leurs sœurs stringées et dépoitraillées pouvaient à leur tour apprendre de Chimène de quelle violence toujours l’amoureuse ardeur est suivie... Je ne parle pas ici de l’embrasement des corps, feu qui vite s’éteint faute de nourriture poétique, mais du refus tout féminin de l’entrave, de ce désagrément extrême que toujours il éprouve à se sentir lié, dépossédé de sa superbe, troublé par un il-ne-sait-quoi, sensation de manque, que la voix ou la présence d’un presque indifférent suffit à combler et qui à l’envi se métamorphose en objet d’amour, téléphone reposé ou porte refermée. À défaut d’un autre mot, contaminés par des cartes du Tendre dressées depuis la plus haute antiquité, nous prîmes l’habitude de nommer "amour" ce trouble qui prétend nous séparer de nos pères, nos mères, nos maisons et nos feux, ce dérèglement qui, de chaque jour d’hiver fait une nuit d’été, ce trouble qui, aux pucelles donne de l’esprit et aux dames du temps jadis des grâces sans pareilles, fait paraître beau le vieillard, dote un âne d’une grâce apollinienne, offre aux plus sots l’esprit d’une Pallas Athénée, enfin métamorphose le couard et le lâche en guerrier !
Nous avions 13 ans à peine. 4ème A. Rentrée des classes : "Le théâtre se vit !" clame à sa demi-classe l’excentrique qui joue au professeur. En réalité, l’acharné de latin et de grec, d’ici un quart de siècle et des poussières, demeurera à jamais le Maître, le seul peut-être qu’ils auront rencontré. D’autres viendront. Rien ne saurait se comparer aux délices des commencements, à la surprise de s’être crus incoercibles et d’avoir été entaillés.
Au programme Le Cid. Le goût se forme, conduit par des penchants que l’âme ignore encore.
À jamais, dictionnaire amoureux, la posture de Chimène sera mienne, à moi qui tant voulus tenir le rôle de l’Infante ! "Un contre-emploi Vajda, vous lirez Chimène. Léonore ce sera Marie-Noël I." Vers toi, ce soir ma condisciple au visage de madone qu’encadraient deux épaisses nattes brunes, ma camarade à laquelle quelques années durant j’ai écrit, que j’ai abandonnée - il y en aura tant - par distraction, montent mes pensées. Le dragon éructant, notre professeur de lettres, RJG savait-il que tu voulais devenir carmélite ? Ou ai-je été comme je l’ai toujours cru la seule dépositaire de ce secret qui, aux lendemains de mai 1968, aurait donné à rire. L’es-tu devenue ? Corneille n’a-t-il pas été l’intercesseur qui m’a permis, mécréante, hantée de vide depuis le jour de ma bat mitzva d’envier ton calme et ta paix et contre toute attente, devenir ton unique amie, la seule à laquelle tu consentis à écrire quand, très loin de Sucy-en-Brie, à Tananarive, tes parents t’emmenèrent ?
Je l’ai cru. Je le crois.
En cette posture d’Infante de Castille, la fringante Léonore se tient très loin du renoncement de la Princesse de Clèves ! Si Rodrigue eût aimé l’orgueilleuse, l’Infante n’aurait pas craint de "caillou sur le pare-brise en allant à Venise !" Ici, qui renonce n’est pas amoureux ! Qui oppose au désir des ordres souverains se ment à lui-même ! Par-delà la morale bourgeoise, généalogie de la morale, leçon 1. Le monde selon Corneille est celui du possible où, dans les mains des humains, fragile et inoxydable, oxymore, repose le bonheur. Les hommes et les femmes ne sont si malheureux que de se montrer pusillanimes, repeignant leur tiédeur sous d’héroïques traits. L’héroïsme est ailleurs, l’obstacle aussi, du côté de la chose publique, du Prince et de l’État. J’y arrive.
Une dernière fois, existe-il au monde un plus beau chant d’amour que ce dialogue absurde, proprement délirant entre Chimène liée par sa promesse Pour conserver ma gloire et finir mon ennui, le poursuivre, le perdre et mourir après lui et Rodrigue venu chercher le trépas dans le boudoir de l’adorée ? Existe-t-il un poème plus jubilatoire que celui-là qui met en scène une jeune fille en pâmoison assurant son amant de sa volonté criminelle et un jeune cavalier, renchérissant, exigeant de mourir, culminant en ce point si sottement moqué, puisque Corneille n’avait en tête que de se gausser des obstacles inutiles que les amants, heureux amants, dressent comme des murs inexpugnables pour résister à l’embrasement :
Va je ne hais point. Tu le dois. Je ne puis. Que je meurs. Va-t-en. À quoi te résous-tu ? Malgré des feux si doux qu’ils troublent ma colère, Je ferai mon possible à bien venger mon père ; Mais malgré la rigueur d’un si cruel devoir, Mon unique souhait est de n’en rien pouvoir. Ô miracle d’amour ! Ô comble de misère.
Que m’importe de savoir si Corneille d’aventure vit ou entendit parler de Roméo et Juliette ! Il tient au happy end ! L’amour véritable ne connaît nulle borne et ceux qui prétendirent avoir été meurtris d’un élan arrêté ne sauraient être considérés comme amants véritables.
4èmeA. "La quiétude insexuelle" solfiait Roland Barthes. À nos corps tranquilles, à nos esprits en guerre contre le monde attendu, Corneille offrit la possibilité du bonheur. Le Bonheur, méthodes : demeurer chaque jour sur la brèche, la conscience au cœur sous les étoiles, certains que nul obstacle ne saurait, hors l’Histoire, freiner notre course. La feuille de route était claire, sur le chemin de ronde, guetter le retour de l’empereur, du despote éclairé, du prince-président, du général-honneur, du capitaine courageux, du vertueux qui, aux hommes libres, offrira les conditions présentes et futures de la paix perpétuelle !
Qu’en ont fait mes camarades ? Je l’ignore. Non je sais. Ils se sont réjouis en novembre 1969 à l’annonce de la mort du dernier personnage cornélien. Je me souviens de ma tristesse. Deuxième degré de séparation qui suffit à effacer le plaisir sans pareil d’une soirée (nous étions internes) où L. m’a déclamé les Stances à genoux dans le foyer du collège. Je conserve, dépôt précieux, ce présent tombé comme un météore au seuil de ma vie, brûlant, ardent qui me fait si exigeante, capricieuse disent-ils, à mes amis, à ceux que j’aime, estimant contre la vulgate du jour que l’amour n’existe qu’arraché au terreau de l’habitus et des obligations, politiquement incorrect. Un jour, sur ma nuque, il s’est posé. Responsabilité illimitée, Marquise alors, je l’ai rejeté. RIP. Sans Corneille, je ne l’aurais ni connu ni reconnu.
Ad libitum, une vie sous sa très haute protection.
Lettre C. Pierre Corneille, encore. Aux confins de la pensée politique, Lui, toujours
En arrière-plan de la pièce, l’interdiction du duel par le Cardinal, la Fronde des Princes grondant au Royaume de France, le cas de conscience de l’officier, l’amour de la patrie, la nécessité pour tout régime politique que le maître fût bon.
Le Cid contenait tous les thèmes dont toute une vie, théâtreuse, doctorante en lettres, aspirante au doux nom d’écrivain, je fis et fais mon miel. Pas un jour ne s’est levé sans que Corneille, d’une manière ou d’une autre, ne m’ait rendu visite, ombre, martin-pêcheur ou colibri sous les étoiles, chantant, invisible, sur mon épaule ! Toutes les nuits passées à recomposer un monde moins imparfait furent et demeurent offertes à ses mânes. Mieux, tissés, liés, inscrits comme la loi morale au cœur et celle du père en ce lieu où sensibilité et intelligence marchent de concert, devenus le centre de ma personnalité, des topoï cornéliens (comme on dit à l’Université) ont contaminé, envahi ma vision du monde.
Incapable de distinguer le sien du mien. Amour fou ? Ici, le poète qui prétendait l’amour heureux, est homme de raison pure. Loin des rives du Quadalquivir, il conduira, vieillard, le valeureux Suréna et le regardera mourir de n’avoir pas eu pour Souverain et Maître, Don Fernand, premier roi de Castille, mais l’ingrat Orode, roi des Parthes. Sans doute, préparée à cela par le gaullisme paternel et la figure du père identifiée au Chevalier à la triste figure l’ai-je élu, guidée par la piété filiale, resurgie par le miracle du verbe poétique à l’instant même où l’âge exigeait la séparation. Par Lui, le legs paternel a fructifié, ensemencé le terreau dans le temps où, le déracinement nécessaire, la mondialisation qui ne portait pas encore le préfixe "alter" le menaçait sévèrement. À l’heure où la jeunesse en masse levée contre l’inique "croisade anti-communiste" découvrait son pouvoir, Corneille m’offrait l’éternelle jeunesse !
Le père justement avait pris soin l’été précédant l’entrée en 6ème de me lire chaque après-dîner à haute voix Horace...
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