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Théâtre
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Est-il besoin de présenter le roman de Steinbeck, cette fable dont le réalisme fort, marqué par la misère échue de la grande dépression des années 30 et dont Steinbeck est un des plus vigoureux témoins, n’empêche pas la parabole de se donner dans toute sa dimension intemporelle ?
Qui ne connaît le fond de l’aventure de ce couple étrangement dépareillé et si complémentaire que forment Lenny et George, aventure prise entre fuite, errance devant les persécutions dans une terre bouillante de rages et vindictes populaires capables des lynchages les plus terribles, et la quête désespérée d’une impossiblle terre promise, un nouvel Eden qui donnera son sens tragique à une autre grande œuvre du romancier américain ?
Lenny la brute, à la force sauvage et au cœur impétueux, un idiot rêveur et incapable de comprendre les ravages qu’il peut occasionner... George, le petit malin, qui s’en sortirait bien plus facilement sans Lenny mais ne peut l’abandonner... Tous deux débarquent dans un nouveau ranch pour travailler, amasser quelque gain, animés du rêve de se payer un jour un lopin de terre où ils seraient leurs propres maîtres... Mais aussi des fuyards traqués par la vengeance des hommes, victimes de la peur d’une femme que Lenny effraya sans le vouloir, et guettés tous deux par la malice d’une femme mal mariée qui les perdra...

Afin de ramener le roman aux problématiques d’un espace scénique concentré, les metteurs en scène et adaptateurs ont choisi le principe de la reconstitution policière, alternant interrogatoires menés par le shériff et retours en arrière. Ce choix d’une influence polar des années 40 est souligné par la magnifique bande son, qui pourrait paraître forcée, mais qui prend et s’articule convenablement au récit de Steinbeck, à sa sauvagerie archaïque, puisant tous deux - récit de misère et polar - à des sources élémentaires, dont ce désir absolu de réussir en butte aux limites effroyablement concrètes et violentes de la Loi américaine, resserrant pour la scène la force du lien qui unit le couple central formé par les deux protagonistes de ce drame. 
Absents de la scène, Curley et sa femme fatale ne manquent-ils pas quelque peu, leur couple étant une variante, un reflet complémentaire du malheur inhérent au désir et besoin qu’il y a de l’Autre, qui perd autant qu’il sauve ; de la nécessité qu’il y a de se tenir dans et face au désir absolu de l’Autre et le risque de s’y brûler ?

Dès que le spectateur pénètre dans la salle, il est saisi par le décor ambigu, entre réalisme et mystique : d’un côté crûment réaliste, composé de planches de bois brutes, de pierres, de bac à eau où boivent les bêtes et les hommes, faisant un coin de désert, et où se fond totalement le jeu nerveux, dense des deux acteurs capables de manger des fayots froids ; d’un autre côté, le rêve, la parabole, la force symbolique du drame, se voient soulignés par une superbe toile brossée de bruns et verts détrempés, sur laquelle joue, aux moments de rupture et de tension, un éclairage où la lumière sert autant à rythmer l’heure du jour qu’à scander la dimension cosmique de cet abandon de l’homme à lui-même et à ses propres ressources - des effets lumineux qu’exhausse une bande son puissante, entre polar et Ligeti.

Car ce drame est une parabole qui dresse le constat amer de la défaite du modèle de la réussité à l’américaine démentie par la crise économique, la misère atroce de ces années, préférant montrer que l’Individu étalon valeur absolu d’une société -le self made man- est un non sens effarant - seul, George jouirait, boirait, jouerait, irait aux putes, mais alors il tuerait la conscience en lui, en s’abandonnant à l’immédiateté dissolvante du plaisir, et ce n’est que parce qu’il y a l’Autre - et qui de plus Autre que Lenny ? - que l’on est sauvé, que l’on a vraiment souci de soi, capacité de dignité - seul dans l’univers, c’est le néant...

Face au désir de réussir de George il y a la passion sans compromission de Lenny, sa quête de tendresse à laquelle la fragilité et la brutalité de la condition humaine semblent ne pouvoir que s’opposer en l’appelant à mort. 
À ce point de rencontre entre réalisme cru et parabole, où l’un ne se détache pas de l’autre - comme la nudité de la terre sert la force de la Passion christique chez Fra Angelico, car la leçon de Steinbeck pense la vie concrète et s’en nourrit - se trouve cette mise en scène magique qui laisse sidéré devant le drame de ces deux amis étranges et magnifiques que le jeu de Patrice Bornand et Patrick Chevalier porte avec une force rare !

Dans notre temps de frénésie consumériste et de désenchantement matériel, une oeuvre salutaire, à voir, à éprouver, à méditer absolument !


Des souris et des hommes
Adapté du roman de John Steinbeck
Mise en scène :
Patrick Chevalier et Ismaïl Safwan
Avec :
Patrice Bornand, Patrick Chevalier
Durée du spectacle :
1h15

Pour plus d’informations, visitez le site du Lucernaire...



Il y a 4971 signes dans cet article.
Samuel Vigier, le 2 septembre 2007 - article3032.html
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