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Théâtre
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L’Ours : une femme vit son veuvage avec une abnégation exemplaire que ne méritait pas son volage de mari défunt, lorsqu’un créancier rustre et fort en gueule - un véritable ours selon elle - vient réclamer son dû et en profite pour bouleverser sa retraite.
Une demande en mariage : un jeune paysan timide vient demander à son voisin la main de sa fille mais il a malheureusement un peu trop mal au cœur selon l’avis de son médecin pour bien supporter le litige familial non réglé autour d’un pré, que sa demande remet sur le tapis de manière assez peu opportune.
Tragédien malgré lui : un estivant un peu trop bonne poire raconte à ami comment il doit se rendre en ville chaque jour pour travailler et est devenu le larbin commissionnaire de sa bourgade et surtout de sa femme. 
Avec ces trois brèves pièces en un acte, que l’auteur qualifiait lui-même de "plaisanteries", Tchekhov revisite la tradition du vaudeville selon un angle naturaliste qui en régénère la matière et la dynamique d’une manière truculente, jusqu’à l’implosion.
 
Les situations, ainsi, peuvent ressembler à autant de clichés, véritables lieux communs des scènes de couple propres au genre, comme le suggèrent les titres dérisoires, pastiches ou clinquants, et comme le confirme l’ordre de représentation choisi par le metteur en scène lors de cette belle soirée : demande en mariage, vie commune, veuvage. Aussi les caractères des personnages sont-ils schématiques, enflés, comme le veut la tradition vaudevillesque, ce que le jeu hyperbolique des acteurs sert avec un entrain contagieux auprès du public.

Mais Tchekhov, médecin, marqué par le naturalisme, était pourvu d’un don rare pour saisir la misère quotidienne de ses contemporains, des humbles, aussi n’aurait-il pu se contenter des grosses ficelles propres au vaudeville bourgeois. Ce qu’il apporte, c’est la misère, c’est l’égoïsme, c’est la souffrance des jours et des corps, servie par une langue familière bien éloignée des pompes coutumières au registre bourgeois, avec une cruauté féroce et lucide, mais qui s’éclaire cependant de la légèreté de ton qu’apporte l’élément vaudevillesque !
Comment ne pas savourer les apartés hypocondres de ce jeune homme qui, alors qu’il vient demander la main de sa charmante voisine, suit et décrit avec un affolement ridicule le travail dévastateur de la lésion qui l’atteint au cœur et menace de l’achever sous peu ? Et le moyen de ne pas goûter l’orgueil risible de ces personnages capables de la dernière véhémence pour se disputer la possession d’un pré qui ne vaut rien du tout, et surtout pas que l’on se chamaille lors de cette même demande en mariage ?
Fin observateur des évolutions de son temps, Tchekhov ne se contente pas d’ajouter une langue vernaculaire, des détails physiologiques et des ressorts prosaïques aux gros rouages du vaudeville : avec finesse, dans cette guerre des sexes qui voyait grandir l’indépendance sociale et sexuelle de la femme - une indépendance inscrite dans cette dynamique qui l’affranchissait peu à peu de la tutelle parentale et maritale - le dramaturge offre des personnages féminins d’une liberté rare et savoureuse.
 
Oui, l’hybridation monstrueuse de ces deux ennemis théâtraux fonctionne magiquement, véritables Janus hermaphrodites ridicules, ces pièces sont transportées littéralement dans une mise en scène jouant sur un décor et des costumes véristes et sobres contrastant au possible avec l’énergie démesurée, et même survoltée des acteurs qui savent jouer d’une riche palette actorielle, joueuse et joyeuse, depuis ce jeune homme étriqué, mal à l’aise dans ses habits du dimanche, raidi comme une machine d’homme quasi kafkaïenne jusqu’à cet ours misogyne amoureux de toutes les femmes à la violence assez bougonne mais dont la balourdise dispose de tempêtes à n’effrayer que les petits cochons d’une fable, et à bien faire amuser le public !
 
Tchekhov, on le sait, aime à jouer avec les codes théâtraux pour jouer avec la vie, ainsi qu’il le montre dans La Mouette en mettant génialement en abîme les inquiétudes grandiloquentes et ridicules de l’esthétique symboliste. Ces trois petits bijoux en un acte témoignent de ce même double jeu - des bijoux de piécettes que la mise en scène s’emploie à nous offrir avec une sobriété emplie d’une vraie générosité.
 
 
L’ours, précédé de Une demande en mariage et de Tragédien malgré lui
Texte français de Génia Cannac et Georges Perros (publié chez L’Arche éditeur)
Mise en scène :
Christian Huitorel
Avec :
Mathias Casarelli, Valérie Da Mota, Michaël Hallouin ou Benjamin Kauffmann, Christian Huitorel, Nathalie Veneau
Lumière :
Noëlle Burr
Musique originale :
Mathilde
Musique enregistrée et mixée par :
Sacha Dubas 
Durée du spectacle :
1h20 sans entracte
Pour toute information complémentaire, visitez le site du Lucernaire par ici...


Il y a 4822 signes dans cet article.
Samuel Vigier, le 21 août 2007 - article3029.html
Jusqu’au 15 septembre 2007 du mardi au samedi à 21h30 au Théâtre du Lucernaire - 53 rue Notre-Dame-des-Champs - 75006 Paris
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