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On sait combien les périodiques hyperspécialisés sont précieux à la vie littéraire : fondés et édités par des passionnés à l’adresse d’autres passionnés, ils sont en général de très haut niveau quant au contenu, où l’on sent l’empreinte d’une exigence extrême. Destinées à un lectorat souvent restreint, ces revues constituent malgré tout le meilleur débouché pour nombre de textes inaccessibles, et offrent aux chercheurs, aux amateurs érudits, des supports appréciés pour développer leurs idées, avancer leurs théories ou annoncer leurs trouvailles. Qui dit passion, thèmes ciblés, exigence de contenu dit, hélas, tirages confidentiels, diffusion limitée... et survie difficile.

L’équipe du Visage vert et les lecteurs qui suivent cette revue depuis son premier numéro en savent quelque chose : officiellement semestrielle, son rythme de parution a été assez chaotique - avec toutefois des intermèdes quiets où, en effet, chaque semestre voyait poindre une nouvelle livraison. Centrée sur les récits fantastiques, les thèmes qui les sous-tendent et les essais critiques les concernant, soucieuse de publier des raretés textuelles débusquées ici et là, elle avait très certainement son cortège de fidèles... Pourtant, à compter de mai 2003, Le Visage vert devait battre des records de silence : la revue est restée en dormition pendant pas moins de quatre années. La voilà de retour - un retour qui mérite d’être clamé aussi haut, aussi fort que possible : d’abord parce que la résurgence d’un medium de qualité est un événement, ensuite parce qu’ici, le retour vaut transfiguration.

Accueillie dans le giron des éditions Zulma, la revue bénéficie d’une maquette signée Dominique Bordes et d’une couverture créée par David Pearson - les deux maîtres d’œuvre du "réhabillage" qui a marqué les livres Zulma à la rentrée 2006 et dont on ne dira jamais assez combien il est réussi.
La revue a tout gagné à cette reprise en main : format agrandi, cahiers cousus à l’ancienne, papier crème confortable à l’œil, mince filet noir encadrant les pages, emplacement original pour les notes, petits ornements qui accompagnent la pagination ou agrémentent les blancs entre paragraphes, illustrations d’une qualité irréprochable... Dès que l’on a la revue entre les mains et que l’on commence à la feuilleter, le plaisir visuel aussi bien que tactile est là. Et une fois la lecture entamée, il se double de ce bien-être intellectuel que procure tout ouvrage au contenu choisi et mis en valeur comme il convient.

Verdeurs cadavériques, lividités causées par la terreur, l’angoisse, ou cette maladie de langueur dont les écrivains décadents aiment tant affecter les jeunes filles évanescentes coupables d’empoisonner de passion leurs soupirants... Non, vraiment : une revue vouée au fantastique, qui de surcroît puise la majeure partie de ses textes dans cette période charnière où le XIXe et le XXe siècle s’abouchent en se donnant le baiser symboliste, n’aurait su adopter de meilleur titre que celui de Visage vert. Sans compter que l’on entend, dans ces mots, tous les spectres, les jeux de masques, les accès de nausées et autres joyeusetés "verdifères" qui innervent ces récits fin-de-siècle. Et que Le Visage vert est aussi le titre français donné à un roman de Gustav Meyrink, emblématique du vaste domaine littéraire couvert par la revue.
Si l’on souhaite rester dans la justesse chromatique, il faudrait, pour ce quatorzième numéro, nuer de rouge ces teintes chlorotiques : incandescence d’un phénix renaissant - la couverture sable, aux larges caractères un peu poudrés brun-rouge et brun-de-terre, évoquent fort à propos papier ancien, braises, cendres et tisons - rubescence des sourires sensuels, de la chair enfiévrée et du sang perlant sur la peau pâlie, incarnat d’un teint juvénile et pur - mais si faussement innocent ! Difficile en effet d’imaginer autrement qu’associés au rouge de la douleur et des sens échauffés ces Amateurs in suffering, dont la femme fatale et cruelle n’est qu’une figure particulière, à qui est dédié ce numéro ressuscitant après quatre ans d’absence.

L’on appréciera, outre la maquette et la mise en page, la variété si cohérente de l’ensemble des textes réunis ici et la complémentarité parfaite entre fictions et articles critiques : excepté les deux premiers récits (celui de Fitz-James O’Brien et celui de Bret Harte) tous traitent de cette étrange perversion qui pousse un être humain à jouir de la souffrance de son prochain. Avec une attention quasi exclusive portée aux femmes cruelles... Plutôt que de soupçonner là l’effet d’une misogynie fin-de-siècle relayée complaisamment par des spécialistes contemporains, mieux vaut considérer qu’il s’agit d’une approche multifocale d’un motif littéraire et esthétique particulièrement actif. Que ce soit sous la plume d’Éric Vauthier, de Delphine Durand ou de Michel Meurger, on goûte pareillement une acuité d’analyse, une qualité d’écriture et une faculté de ne pas s’écarter de son sujet qui sont tout à l’honneur de ces essayistes émérites.

Pour en savoir plus sur l’histoire de cette revue et sur son fondateur, Xavier Legrand-Ferronnière, lisez en page suivante (cliquez sur le 2 à la fin de cet article) l’e-terview qu’il nous a récemment accordée, où l’on apprend, hélas, qu’à peine ressuscité, Le Visage vert devra sommeiller encore un an avant de se réveiller à nouveau, bien semestriel cette fois... à condition, cependant, que les fidèles le soient toujours, et que de nouveaux lecteurs viennent grossir leurs rangs.

SOMMAIRE
Éditorial
(par Xavier Legrand-Ferronnière) - Fitz-James O’Brien : La Dent-de-Dragon qui appartenait au magicien Piou-Lu - Arsène Houssaye : Nina et Mimi ; Mademoiselle Salomé - Éric Vauthier : "L’univers sombre d’Arsène Houssaye." - Bret Harte : L’être du Seuil par sir Ed-d L-tt-n B-lw-r (précédé d’une présentation par Anne-Sylvie Homassel) - Dossier : Amateurs in suffering. Delphine Durand : "Une esthétique de la cruauté : cérémonial et iconographie du martyre amoureux chez Jean Lorrain et Gustav-Adolf Mossa." - Jean Lorrain : La Dame aux lèvres rouges-L’Inconnue ; L’Inassouvie ; La Pompe-Funèbre - Félicien Champsaur : Supplice de Genso - Paul Adam : Sur le fil - Robert de Machiels : Les Barelli, gymnastes - Edward Frederic Benson : Décrets insondables - Hanns Heinz Ewers : L’Exécution de Damiens - Michel Meurger : "L’amour cruel. Entomologie des femmes fatales." - Joris Karl Huysmans : Damiens - Bibliographie.



Il y a 14826 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 17 août 2007 - article3019.html
Le Visage vert n° 14 (nouvelle série), revue de littérature, éditions Zulma, juin 2007, 176 p. - 19,00 €.
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