http://www.lelitteraire.com
l'Actu des livres
 Contacter
 Baptiste Fillon
Ses derniers articles :
Jarry est mort, non ?
Une grande perte pour les Lettres...
Echange e-pistolaire avec Denitza Bantcheva
Childe Harold beaucoup plus tard
La Mer
Tchekhov a dit adieu à Tolstoï
Le Poète mourant
John Banville à Paris le 7 mars 2007
La comtesse sanglante
Qu’est-ce qu’un peuple premier ?
Tristia
Chantecler
Dans l’ombre du condor
Jocaste
W ou le souvenir d’enfance
Dépendances
Histoires déplaisantes
Impressions d’Afrique
Artamène ou le grand Cyrrus
Demain, je m’enfuis de l’enfer
  
3189 articles en ligne


Poésie
afficher une version imprimable de cet article Imprimer cet article

Kantchev, l’ingénieur (gaucher) de l’âme humaine

Sur l’invitation de Raphaëlle Pache des éditions du Revif, Mathilde [Mathilde Piton, consœur chroniqueuse - NdR] et moi avons pu assister le 29 juin dernier, au centre culturel bulgare, à la présentation d’un recueil tout récemment traduit en français de Nikolaï Kantchev - l’un des plus grands poètes bulgares du XXe siècle - Childe Harold beaucoup plus tard, qui eut lieu en présence de l’auteur, exceptionnellement de passage à Paris. Après une rapide introduction à l’ouvrage et la lecture de quelques poèmes, l’assistance fut invitée à poser des questions à l’artiste, et s’exécuta abondamment. Beaucoup eurent trait à sa position dissidente lors de la période soviétique. Celui qui au début de la soirée pouvait sembler un peu mal à l’aise sur sa chaise, coincé entre sa traductrice et une actrice chargée de lire ses poèmes, déjoua mes pronostics hâtifs et se livra avec un plaisir délicieusement pince-sans-rire au jeu de la représentation ; sa loquacité amusée fut un délice. Cet échange fut l’occasion pour Kantchev de rappeler que certes, l’époque de la sclérose communiste avait influencé sa poésie pour une part, mais que son art n’était nullement l’émanation directe des tragiques circonstances historiques, et que ce serait considérablement l’appauvrir de le considérer sous ce seul angle. Dans ce recueil gravitent en effet les débris éclatés de tout le monde connu, tels que les ressuscite l’inactualité poétique : la Rome et la Grèce antiques, Byzance, Paris, l’Allemagne, l’Égypte, Venise... Voix grave et égale, yeux fixes, prestance hugolienne avec ses cheveux blancs comme la neige, son visage presque impassible où l’amusement et l’indignation ne sont sans doute décelables que pour le vieil ami ou l’épouse, ton d’une équanimité que ne faisait tressauter que la musique de la langue bulgare, Kantchev distilla sans ciller anecdotes, traits d’esprit et considérations sur la poésie.

Et pourtant, pauvre homme, Nikolaï Kantchev est une erreur de la nature à double titre. Tout d’abord il est gaucher, difformité qui, on le sait, insupportait au plus haut point les dorénavant encensés hussards de la République d’autrefois qui en plus de ne pas supporter ce qu’ils nommaient avec condescendance les "patois" (breton, basque, occitan et nous en passons...) s’efforçaient avec le zèle légendaire qui leur est connu de faire écrire les petits gauchers de la main dextre, quitte à exploser les doigts de la main fautive à coups de règle. Ensuite et surtout, Nikolaï Kantchev est poète, ou plutôt ingénieur de l’âme humaine comme il s’était amusé à le préciser lors d’un voyage en car à travers la Bulgarie soviétique à une jeune ingénieur en agronomie un rien candide, vocation sans doute la plus appropriée pour s’attirer jadis les foudres d’un régime qui avait érigé le mensonge et la médiocrité en dogmes nationaux.

Dissident pour ce qu’il n’a pas voulu se départir d’honnêteté, de vérité et de courage, Nikolaï Kantchev est l’un des plus grands poètes bulgares du siècle qui vient de s’écouler. Ces quelques mots qui, il faut bien l’avouer, avant que je n’aie ouvert Childe Harold beaucoup plus tard, ne résonnaient à mon esprit mal tourné que comme formule de commodité éditoriale, s’étaient alourdis de tout leur sens lorsque j’eus refermé la quatrième de couverture sur les centre-trente pages du livre, chacune noircie d’un petit diamant en prose de quelques lignes. La poésie de Kantchev se goûte comme celle d’un Mallarmé de béton, dur, concret et enchanteur. Saluons au passage le merveilleux travail de traduction de Denitza Bantcheva qui a su transmettre au public français la mélodie et la souplesse de ces phrases qui agissent à la façon d’un charme ne délivrant ses délices et ses sens qu’après le long frottement d’une lecture attentive. Chaque poème de Kantchev est un labyrinthe évanescent articulé par des portes qui apparaissent, s’évanouissent et reprennent corps, ouvrant de nouvelles perspectives enrichies de la mort des issues dorénavant condamnées. À chaque page s’étale en quelques lignes un nœud gordien tantôt coloré de sourire, de sang ou de pleur, que l’on ne peut trancher sous peine de tuer la richesse du pouvoir de suggestion distillé par le génie d’une irrésolution rigoureuse et brillante, de celle qui se manifeste notamment dans le poème intitulé "Dandy" :
Habillant ses nerfs mis à nu selon le dernier cri de la mode, le dandy sourit comme autrefois à sa douleur secrète, et déganté, il répète : rare sans être unique, je me compte sur les doigts...

L’on fermera le ban de crainte de passer pour un hagiographe fat et méprisable comme n’en a certainement que trop connus et méprisés Nikolaï Kantchev, ainsi que tant d’autres durant les années de plomb. Peut-être le lecteur de ce petit morceau de bravoure nous passera, malgré nos récriminations précédemment auto-infligées, une dernière analyse en forme d’hommage au recueil de Nikolaï Kantchev et plus particulièrement à son usage de la métaphore, ce trope en berne que l’on juge (allez savoir qui représente ce "on" !) depuis longtemps pompeux (mot que l’époque contemporaine a érigé en synonyme de "littéraire") et que l’on préfère, quand on y met les mains avec un dégoût de bégueule, fabriquer de nos jours à partir d’une pâte bien dure, solide ou vulgaire pour les plus talentueux (autre terme dont le XXIe siècle a gauchi le sens et que l’on fait équivaloir à "vendeurs"). La métaphore de Kantchev s’écoule régulièrement, sans claquement, dévoile un autre langage que le commun des mortels a connu à l’aube des temps, à l’époque où la figure de style était un moyen de mieux connaître et de mieux exprimer le monde encore neuf, ressouvenance trouble et nébuleuse qui se solidifie progressivement au fond l’âme du lecteur, comme la lame incandescente prend la densité et l’éclat du métal lorsque le forgeron la plonge dans l’eau glacée.

Et puis tant pis, si après cela et malgré mes précautions, les mauvaises langues me classent dans la catégorie peu reluisante des hagiographes à la plume trop facile, il paraît que déplaire est un luxe très recherché.



Il y a 6135 signes dans cet article.
Baptiste Fillon, le 2 août 2007 - article3017.html
Nikolaï Kantchev, Childe Harold beaucoup plus tard (traduit du bulgare par Denitza Bantcheva), éditions du Revif, janvier 2007 - 16,00 €.
©2004 LELITTERAIRE.COM. Tous droits de reproduction et de représentation réservés. Toutes les informations reproduites dans cette rubrique (texte, photos, logos) sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par lelitteraire.com. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, transmise, rediffusée, traduite, vendue, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l'accord préalable écrit de La Rédaction.

Envoyer l'article à un ami
Destinataire  :
(entrez l'email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)


afficher une version imprimable de cet article Imprimer cet article
générer une version PDF de cet article Version PDF



Rencontre à la librairie Ombres Blanches
Programme avril/mai des rencontres au Centre culturel irlandais
Ecrire en 4 D
 
http://www.lelitteraire.com
COUPS DE CŒUR
Les articles les plus consultés
 Recherchehttp://www.lelitteraire.com
ARCHIVES

Romans | Nouvelles | On en parle | Pôle noir | SF | Essais/documents | Inclassables | Poésie | Poches |
On aime ! | On jette ! | DVD | Théâtre | Les érotiques | Événements | Entretiens | Dossiers | BD |
Jeunesse | Manga | Beaux livres | Arts croisés | Le littéraire TV |

Copyright © 2004-2007 lelitteraire.com - Tous droits réservés - Site optimisé 1024x768 - IE 5x et +

Rédaction
Contacts
Mentions Légales