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Théâtre
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* Pour toutes les photos reproduites dans cet article - hors affiche et couverture de livre : © Lot

Unique comédie écrite par Sartre, cette pièce avait à l’origine, pour principal objet, de moquer et de fustiger les charges anticommunistes véhiculées par les journaux français de l’époque. S’il est vrai que les changements politiques intervenus depuis sa création, en 1955, en modifient la lecture et la portée, son intérêt n’en est nullement atténué - au contraire pourrait-on dire : l’évolution du contexte historique permet de ne plus s’arrêter à une appréhension purement idéologique de la pièce. D’abord l’on perçoit mieux l’un de ces grands thèmes généraux qui excèdent l’idéologie et dont on éprouve l’actualité par-delà le passage des décennies et les alternances de régime : l’alliance étroite entre instances de pouvoir et médias, cimentée de mensonges, de marchandages et de manipulations en tous genres. Et l’on est plus sensible à la grande richesse de cette œuvre : imprégnée de philosophie sartrienne ainsi que le rappellera fort opportunément Michel Mourlet à Plamon, sa matière textuelle est en elle-même d’une haute saveur littéraire, et d’une valeur dramatique non moins remarquable.

Composée en huit tableaux - correspondant chacun à un espace spécifique : les bords de Seine, la rédaction du journal Soir à Paris... - que les entrées et sorties des protagonistes subdivisent en scènes, la pièce raconte comment Georges de Valera, un escroc de grande envergure pourchassé par l’inspecteur Goblet, échappe aux policiers en endossant l’identité d’un certain Nekrassov, ministre soviétique porté disparu et supposé "passé à l’Ouest". Il pourra alors vendre ses vrais faux souvenirs de Russie à Sibilot, journaliste chargé de la propagande anticommuniste dans Soir à Paris sur le point d’être renvoyé pour cause de mollesse et de fadeur dans ses articles. Mais Véronique, la fille de Sibilot et d’obédience "progressiste" - rose comme elle le précise - met les pieds dans ce plat mitonné à la hâte entre porte et fenêtre - et deux passages de l’inspecteur Goblet. Le thème du gendarme courant après le voleur, doublé de celui de l’usurpation d’identité va ainsi nourrir une série de quiproquos - à cet égard le personnage de l’escroc est on ne peut mieux choisi puisque ses activités reposent sur son habileté à changer de peau -, ingrédients convenus de la comédie, acquièrent ici leur pleine puissance comique, accompagnés comme ils le sont par des jeux de "portes qui claquent", par ce qu’il faut d’individus cachés en chambre ou en placard... et par la suggestion d’une intrigue amoureuse entre Valera et Véronique.

Tous ces ressorts comiques sont valorisés par un rythme extrêmement rapide qui se perçoit dès la lecture. De plus, le texte est, par son contenu, vecteur d’une drôlerie qui se creuse, s’approfondit, s’affine et s’enrichit. L’on rit des raisonnements spécieux développés avec un incomparale aplomb par Valera - quel brio, par exemple, pour transformer l’absence de papiers d’identité en preuve formelle de l’identité annoncée (tableau IV, scène 2) ! - et des syllogismes incessants, des sophismes assenés par les uns ou par les autres. L’on rit aussi de ces phrases d’auteur qui pullulent, où se tient concentrée, en quelques syllabes, une haute pensée ou bien au contraire un cliché qui prend valeur de trait d’humour. Ornant la pièce comme autant de joyaux, elles brillent par la vitesse avec laquelle elles fusent. L’on est parfois bien proche du sketch satirique, et l’effet est irrésistible. L’on rit enfin des imbroglios nés de l’omniprésence du mensonge, des manipulations qui se retourrnent contre ceux qui les ont ourdies, et des caractères exposés.

Si les personnages se présentent au premier abord comme des types, réductibles à des traits caricaturés avec beaucoup d’acuité - le patron de presse, le rédacteur en chef, la secrétaire, le politicien... etc. - l’on notera que Georges de Valera apparaît plus complexe. Peut-être parce qu’à travers lui s’expriment les grandes idées philosophiques de Sartre, notamment sa conception de l’engagement, de la liberté de choix, et cette certitude que l’individu est majoritairement construit par le regard d’autrui. Peut-être aussi parce que, fortement mâtiné d’Arsène Lupin et de celui qui inspira Maurice Leblanc, l’anarchiste idéaliste Alexandre Marius Jacob - certaines répliques de Valera, sa façon de tutoyer çà et là ses interlocuteurs a d’ailleurs, par endroits, une tonalité "lupinienne" - il incarne le goût marqué de Sartre pour la littérature dite "populaire". Il n’est pas innocent que Valera, escroc notoire, et sachant jouer du mensonge autant que des masques, soit la figure centrale d’une pièce qui, en exploitant le thème des manipulateurs manipulés comme ressort dramatique, questionne la notion d’honnêteté.

Puisque l’on s’arrête sur Valera, il faut évoquer la brillante incarnation que lui offre Éric Verdin. Si l’arme première de l’escroc est le Verbe - Grâce à la logique je téléguide les pensées, affirme-t-il ; l’on voit qu’il manie la même lame que les journalistes et politiciens épinglés... - il doit, pour asseoir son pouvoir de conviction, adopter un langage corporel qui convienne. Et à cet égard, Éric Verdin est excellent. Sa longue silhouette souple et la manière dont il en joue - cette danse étonnante qu’il exécute autour de sa dupe, s’éloignant puis se rapprochant d’elle à la toucher, glissant ses pas tandis qu’il coule un regard aussi fluide qu’un fleuve, enveloppant du geste comme du verbe celui ou celle qu’il entend convaincre - le rendent idéalement conforme à cette définition que Goblet donne de Valera : C’est une anguille.

Peu représentée depuis sa création, cette pièce pourtant ne manque pas d’atouts, qui ont séduit Jean-Paul Tribout. Il met en scène une adaptation qu’il a lui-même concoctée en amputant le texte d’un bon tiers selon sa propre estimation. S’il est vrai qu’intervenir sur ce qu’un auteur a écrit peut s’avérer dommageable, l’adaptation dont il est question ici a été conduite avec beaucoup d’intelligence et de finesse. Mû par un profond souci de fidélité au texte de Sartre, Jean-Paul Tribout a, par son choix d’éliminer des passages où le propos se dilue et devient confus, justement mis en valeur l’un des points forts du texte, à savoir son rythme, d’où procède une bonne part du comique. Il a, de plus, resserré l’intrigue autour de trois axes principaux : la rencontre Valera-Véronique, la poursuite Goblet-Valera, et les "magouilles" dont la rédaction du journal est le centre névralgique. Ces options, nées d’une volonté de construire un spectacle court, musclé, rapide et sans tralala s’appuient sur une mise en scène remarquablement tonique, riche de trouvailles parmi lesquelles on citera les notes swinguées lâchées par la bande son tout au long de la représentation afin de relever plaisamment les "portes qui claquent". L’ensemble est parfaitement cohérent, les choix de mise en scène répondant avec justesse aux remaniements textuels, lesquels ne font qu’élargir la voie ouverte par l’écriture elle-même.

Mais au fond, à travers ce personnage d’escroc, ces tractations politiciennes menées à la rédaction de Soir à Paris, ces poses qu’affectent les gens de pouvoir, n’est-ce pas la théâtralité qui est exposée - mais une théâtralité qui, bien sûr, ne se reconnaît pas comme telle ? Sans doute pour souligner, en clin d’œil amusé et subtil, ce théâtre dans le théâtre et ces jeux d’identité, Jean-Paul Tribout s’est plu à confier plusieurs rôles à certains comédiens, et à grossir quelques caractéristiques - magnifique secrétaire aux boucles blond platine, ondulant du postérieur comme la plus rouée des vamps ! et que dire de ces inspecteurs de la DST, un couple de Dupont-Dupond très barbouzes avec leur imper mastic, leur chapeau et leurs lunettes noires ! Ces jeux de transformations auxquels se livrent les comédiens trouvent un bel écho dans le décor, astucieusement conçu de blocs compacts que l’on déploie ou escamote en fonction des besoins, au son d’une musique swinguée comme celle qui marque les claquages de portes.

Les comédiens méritent d’ardents compliments tant ils servent à merveille cette tonicité, ces jeux à l’intérieur du jeu ; leurs métamorphoses sont sidérantes : en changeant de costume ils adoptent à la perfection l’élocution, les gestes et attitudes adéquats - et la part de ridicule qui va avec. L’on se permettra de décerner une petite palme spéciale à Catherine Chevalier qui est aussi convaincante en clocharde qu’en secrétaire pin-up ou en actionnaire guindée-chic...
Sont ainsi réunis en une superbe alchimie comique de texte et comique de situation, rehaussés sur scène par un comique de gestes et de postures du meilleur effet.

Reste un point qui, le lendemain à Plamon, a suscité quelque perplexité : la représentation des derniers échanges du tableau VII, sous forme d’une scène baignée de lumière rouge où brusquement, les gestes se ralentissent et se saccadent en même temps que l’élocution - un ralenti "hachuré" qui, soit dit en passant, doit tout au travail corporel des comédiens et n’a en rien été facilité par de quelconques artifices d’éclairage. La brutalité de la rupture avec ce qui précède a surpris beaucoup de spectateurs et, à leurs remarques, Jean-Paul Tribout a répondu qu’en effet, la fin avait été difficile à aborder et que son choix avait été guidé essentiellement par le besoin qu’il avait éprouvé de gommer le côté chaotique de la scène en question - une bagarre généralisée où règne la confusion la plus totale. Il semble que le résultat ne le satisfasse pas à cent pour cent... Il est en tout cas visuellement très réussi, et le spectacle n’en rebondit que mieux vers ses denriers instants.

Jouant l’intrathéâtralité jusqu’au bout, toute la troupe se livre, avant le salut traditionnel, à une ultime série de tableaux vivants où trios, duos, et groupes plus étoffés se forment, se défont puis se recomposent en un ballet des plus réjouissants.
Cette conclusion apporte une touche délicieuse à un spectacle qui, en plus d’être doté de grandes qualités proprement dramatiques, fournit une démonstration éclatante qu’adapter n’est pas forcément trahir.


Nekrassov
Mise en scène :

Jean-Paul Tribout, assisté de Xavier Simonin
Avec :
Catherine Chevalier, Henri Courseaux, Emmanuel Dechartre, Jacques Fontanel, Marie-Christine Letort, Laurent Richard, Xavier Simonin, Jean-Paul Tribout, Éric Verdin
Création lumière :
Philippe Lacombe
Décor et accessoires :
Amélie Tribout
Costumes :
Aurore Popineau
Durée du spectacle :
1h55

NB - La pièce sera reprise à Paris au Théâtre 14 du 11 septembre au 27 octobre 2007 .
Le texte de la pièce est disponible en édition de poche dans la collection Folio des éditions Gallimard :
Jean-Paul Sartre, Nekrassov, éditions Gallimard coll. "Folio", janvier 2005 (1er dépôt dans la collection : 1973), 320 p. - 6,60 €.



Il y a 10941 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 29 juillet 2007 - article3014.html
Représentation donnée le 18 juillet au Jardin des Enfeus.
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