Un goût de terre
À René-Jacques Granon, mon professeur de lettres classiques, qui, aux lendemains de mai 1968, découvrit, aux sauvageons heureux de l’être, la voie du merveilleux chrétien.
Pour Schang qui aime ce livre.
Deux phrases à jamais dans ma mémoire se sont imprimées, surgies dès la première lecture du Grand Meaulnes, deux énoncés énigmatiques ont fait de ce livre un repoussoir et un phare vers lequel pas une année ne passe sans que l’esprit n’y revienne.
Enfant m’intriguait : Quand j’ai atteint le domaine mystérieux, j’étais à un degré de pureté que je ne pourrais plus atteindre, plus tard, me troublera, me trouble Je respire fortement et ses cheveux blonds aspirés m’entrent dans la bouche - des cheveux morts qui ont un goût de terre. Ce goût de terre et de mort, ce poids sur le cœur, c’est tout ce qui reste pour moi de la grande aventure et de vous, Yvonne de Galais...
À présent, je sais ce qui me gênait dans cette première phrase, une certaine ivresse du péché, dichotomie entre corps et cœur, entre corps et âme, quand je les sais et ne cesserai de les vouloir, depuis la lecture du Cantique, unis. Augustin surgit dans notre imaginaire comme il débarque dans la vie de François Seurel, messager d’un nouveau monde, un dimanche de baptême après Vêpres, et la grande aventure dont il sera question n’est en définitive qu’une mort, une résurrection, un conte, dont la fée serait une jeune mortelle et les héros, deux adolescents en passe de devenir des hommes. Il est donc naturel, en ce mystère romanesque, que le péché ou son spectre nimbe, irise le texte jusqu’au sur-naturel ou au sur-réel. Naturel aussi que ce roman de jeunesse se détachât dans l’éblouissante clarté de l’histoire littéraire comme un pur miracle. En Galilée, naguère un jeune homme avait ajouté à la Loi mosaïque, à l’observance, à la piété filiale, cette idée souveraine de l’impureté de l’âme quand les juifs s‘en tenaient à celle du corps, négligeant l’examen de conscience, jugeant, en primitifs, que l’amour d’une femme était un des moyens de rendre au Seigneur ses bienfaits. Aux desservants d’un dieu unique convient de célébrer l’amour monogame ! Donc, depuis l’an 1 de l’ère chrétienne, il plut au Nazaréen ou à ses disciples de disjoindre la personne et de vanter les mérites de la chasteté. Toujours, m’étonnera le thème du "partage", partage de l’aube, de midi ou du soir, quelque beauté littéraire qu’il permette. Car enfin il faut rendre à César ce qui à César revient, convenir de l’incroyable fécondité du mythe chrétien dans l’histoire de l’art, inscrire Le Grand Meaulnes comme terminus ad quem de ce qu’il permit en terre de France. Claudel, Mauriac ou Bernanos, déjà terrassés ou contaminés par la question du mal ou de la mauvaise foi, ne le reproduiront plus. Le temps est écoulé, au chemin des Dames, la Madone a péri.
Ici rien de tel.
Ayant lu les lettres et les discours d’Isabelle - toutes les sœurs s’appellent Isabelle - et sachant l’étroitesse du milieu, nous admirons Alain-Fournier d’avoir revêtu sa cosa mentale du manteau de la vierge et d’avoir, au seuil du XXe siècle, composé cette ardente épopée, d’autant plus que la seconde phrase la rend obsolète, caduque, le temps la reconstruisant comme un adieu à la chevalerie, à la veille de ce jour où de jeunes Saint-Cyriens en gants blancs affrontèrent la mitraille allemande, témoignant par cette mort dérisoire - toutes les morts le sont à divers degrés - des temps nouveaux. Une certaine idée de la France, une certaine idée de la chevalerie disparurent en même temps que le lieutenant Henri Alban Fournier dont un livre unique demeure le tombeau. Comme je comprends les chrétiens de voir en cette mort une grâce, d’autant plus que le fidèle cavalier de mademoiselle de Quiévrecourt s’apprêtait à épouser une comédienne juive, divorcée qui, de l’enfant Fournier, venait d’avorter !
Il me plaît encore de savoir que le lieutenant Charles Péguy venait de tomber au champ d’honneur et qu’il avait à Blanche, Innominata, aimée dont il fit le haut sacrifice la contraignant pour le fuir à se marier, posté une ultime missive que nous ne lirons pas le jour de sa disparition et que Fournier parle ce même jour de sa fiancée juive.
Blanche Raphaël prendra la tête du premier pèlerinage à Chartres et Madame Simone à jamais portera le deuil d’Alain-Fournier. Lien incestueux enfin rompu, il laisse pour consigne aux autorités militaires de renvoyer ses affaires, en cas de malheur, à Madame Casimir Perrier.
Je sais que de cette contamination, Vichy et ses amis prétendront les sauver post mortem et de quelle façon. Peut-on imaginer les fils de Péguy et ceux d’Alain-Fournier parqués au Vel d’Hiv ? Le conte en est soutenable, et peut-être à mon cœur défendant, constitua-t-il la matrice d’Amnésie, qui, sans haine ni vindicte saluait le Vieux-Nancay, comme Domaine interdit et l’amour de Péguy comme ultime espoir, raison d’écrire encore le français, quoique je fusse destinée à ne le pas parler, encore moins, pas née, l’écrire.
Aimer à nouveau ou plus exactement désirer un objet qui ne soit pas l’Unique ici valait péché, et Meaulnes "fautera" avec Valentine. Aveu déchirant, Je lui ai volé sa fiancée. À l’infini, le trio Arthur/Guenièvre/Lancelot, comme un refrain, obsède la chrétienté. Mais, osant ce goût de terre, Alain-Fournier dépose les armes, avoue la matérialité de l’aimée.
Alain-Fournier
En un octosyllabe, ce goût de terre dans les cheveux repose toute la vie d’Alain-Fournier, l’entière problématique du roman et l’histoire de la France.
En un octosyllabe, Alain-Fournier arrache la chevalerie et le christianisme au royaume à venir, plus exactement les déplace en Littérature.
La grande aventure demeure l’amour humain. Tous les manteaux de la Vierge sur les épaules des femmes n’y changeront rien.
L’amitié finira et Meaulnes emportera sa petite fille dans les bras, arrachant à François Seurel le dernier présent d’Yvonne, de Meaulnes, le souvenir du Domaine Mystérieux, sa jeunesse, les précipitant dans cet hors-temps que recompose le souvenir. Inouïe correspondance entre Romancie et vie réelle, au croisement mystérieux des pressentiments et des rêves, des faits et des fantasmes, Alain-Fournier rejoindrait la petite morte, Augustin emporterait sa fille vers de nouvelles aventures et Pauline Benda, Simone, à la scène, entrera dans la prison de la détresse.
Mademoiselle de Galais à l’instant de sa mort, connaît une ultime métamorphose. De légère, de féérique qu’elle avait toujours semblé à ses laudateurs, la voilà reconnue, un peu tard, pour un être de glaise et de boue. La femme mouillée offre, cadavre, sa dernière leçon à François, à Augustin. Le péché, à rebours de la fameuse phrase, gît précisément dans le refus de l’offrande. Meaulnes l’avait découverte, adorée, perdue et ils s’étaient retrouvée, fiancés, mariés et voilà qu’au rêve cueilli, l’imprudent préféra la fidélité au serment d’enfant. Il choisit le compagnon, la Ronde Table, plutôt que la vie unanime. Au nom de cette fidélité enfantine, il allait se corrompre, trahir son ami, lui rendre une fiancée souillée. Le trait principal du livre demeure l’ironie au cœur de la chevalerie, ce qu’elle fut déjà au temps de Lancelot, quand Le livre du Mariage de Gauvin, comme un coup de cymbale, au cœur de la Chrétienté retentit : le chevalier se doit, pour être parfait, de connaître le désir des femmes. Ce désir, quel est-il ? Choisir. Ce qu’assurément ni Yvonne ni Valentine ici ne font, masques et fantasmes, désirs flous et vagues d’adolescentes psychés contre lesquelles ni leur beauté ni leur sagesse ne les prémunira. La Vierge mourra en mettant au monde un enfant et Valentine, la Sauvage abîmée par la vie, s’offrira toujours à qui lui veut du bien.
Le réel comme une vague érode les songeries littéraires de France qui, sous son assaut, toujours, résistera bien mal !
Car enfin, toujours arrive le moment où, de l’enfance et du rêve, de la pensée magique, il convient de sortir pour inscrire son nom d’homme au fronton du temps. Ici, l’apparition, la quête, les retrouvailles et les épousailles ne sont que les prémices d’une vie de bâtisseur. Continuant de rêver un objet idéal, l’homme mûr se condamne à la stérilité. 
Osons l’idée qu’Yvonne est la France et ce goût de terre, la glèbe et la boue du chemin des Dames, des Éparges, du Bois de Saint-Rémy en Haute-Meuse, ce lieu où pourrit le corps miraculeusement disparu du lieutenant Fournier et le livre se fait roman-culte.
Non seulement, il demeure le dernier roman d’avant-guerre, celui qui conte la dernière classe, le Cours Supérieur où officie, en maître d’exception, Monsieur Seurel ; le dernier été où les femmes cousent des chapeaux pour ne pas paraître en pouilleuses à la messe ; où les garçons déchirent leurs culottes courtes, dénichant, polissons, des oiseaux. D’ici quelques années, ils planteront des drapeaux, kilomètres après kilomètres, sur des cartes d’état-major et aideront, derniers mâles de la maison, aux moissons. Et les filles plus jamais ne seront des Marie en voile bleu.
1914 va venir.
La Grande Guerre effacera le dernier été de France et les machines vont remplacer les hommes et les monstres de fer, déchirer les entrailles de la terre, et les filles, couper leurs cheveux et raccourcir leurs jupes et cesser de se vouloir des fées du logis et les petites filles pauvres, les modistes, les grisettes vont plumer leurs amants au lieu de se laisser écorcher vives. Ambulancières, infirmières, marraines de guerre, chefs de famille, elles vont se découvrir un pouvoir illimité. La boue de Verdun va emporter le vieux monde et à l’héroïsme de Péguy, salué par Barrès, à celui d’Emile Clermont vanté par Montherlant, à celui de Fournier, la voix de Bardamu va répondre. Comme une coulée de lave, les accents de jazz, la césure des points de suspension, la violence du vocabulaire et les tripes mises à nu vont repeindre Le Grand Meaulnes de pastelles vieillottes, surtout rendre caduque son ironie et arracher son mordant à l’auteur. Ce ne sera plus le roman du sacrifice des femmes, mais l’apologie de la chevalerie d’avant-guerre qui resteront. Franz, le bohémien, cessera d’être beau, devenu l’artisan de la décomposition française et Yvonne, un idéal inatteignable que les posters vomiront à l’envi. Les femmes, croyant deviner le sauvage en chaque homme, cesseront à jamais de leur faire confiance et la guerre entre les sexes remplacera l’amour courtois. Viendra le temps du Diable au corps et celui des garçonnes, le temps des divas et des maîtresses qui se fabriquent des automates avec des cadavres de jeunes gens, le temps où "Mademoiselle Barrès" fera la cour à Rachilde, immortel auteur de Monsieur Vénus, travestie en jeune homme !
Toutes ces choses, conjuguées à la grâce et à l’élégance de la langue, feront de ce livre le dernier parchemin où se déchiffreront encore les vestiges d’un monde.
Livre des adieux, livre des seuils, chant de la clôture, Le Grand Meaulnes, à jamais, tient enclos cette France dont Vichy a feint de ranimer l’âme déjà envolée. Cette âme - celle que nous, fils d’étrangers, avons cru découvrir et qui, au réveil de nos rêveries, s’est fait goule et succube, il nous suffit de rouvrir le livre, pour la retrouver intacte :
Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, à l’extrémité du bourg ; une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail ; sur le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers la Gare, à trois kilomètres ; au sud et par derrière, des champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs... tel est le plan sommaire de cette demeure où s’écoulèrent les jours les plus tourmentés et les plus chers de ma vie - demeure d’où partirent et d’où revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.
Fournier s’était éloigné, je l’avoue, quand mon âme, lassée des mièvreries de l’âge d’or d’un pays trop de fois vaincu et fier de l’avoir été, ne parvenait pas à saisir l’ironie, la distance au cœur du livre, point central même du dispositif narratif. Fournier est revenu - exact visage du pays tant aimé - quand je décidais d’entrer en lice, non contre lui, mais contre ses mensonges déconcertants. Le voici recouronné, revenu, livre d’exil à emporter en Haute-Solitude, témoignage éternel d’une France qui avait su me plaire ou plus exactement enchanter ma vie.
Désormais aucun héros ne ressemblera plus à Augustin, marqué dès son apparition par l’exception, reconnaissable à mille traits. Désormais, tous également chair à canon, puis sujets d’Auschwitz et d’Hiroshima, en attendant pire, des Bardamu tenteront de survivre sans destin et sans gloire promise, dans un monde sans péché et sans racines, seuls, embarqués, englués dans la boue et la glèbe, pressés d’y revenir, quêtant çà et là, une occasion de rire, un plaisir passager.
Seul le désespoir sera métaphysique, la joie ayant quitté le terrain.
Voilà ce qui, du Grand Meaulnes, fit un livre incomparable, unique, mystérieux comme le sont les enfances, loin du passage Choiseul et du Paris des Mots... voilà qui, du Grand Meaulnes, fait une "chambre claire" où revient l’image jamais vue et pourtant révélée, l’interfuit qui console et répare les dommages du deuil et de la peine.
NB - Cet article a paru dans le numéro d’avril-mai 2007 de La Presse littéraire.
Esthétique du chagrin 1 : "Un drôle de clandestin"
Esthétique du chagrin 2 : "Demoderato Cantabile"
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