Si certaine lessive fut, un temps - celui que dura le slogan publicitaire qui en vantait les qualités - censée laver "plus blanc que blanc", D. Kelvin, lui, écrit plus noir que noir. Ces écrits, qui n’ont d’autre cohérence que d’être nés au jour le jour d’une même plume, au gré des circonstances, sont d’un pessimisme radical. Nulle part on ne décèle la moindre trace d’humour, pas même de cet humour un peu grinçant qui est souvent la politesse des désespérés. On sourit néanmoins, çà et là, de ce sourire jubilatoire impossible à réprimer dès lors qu’on voit fustigée par des mots choisis cette ignominie dont on se révoltait de longue date. Telle une humeur noire s’épanchant d’un corps gâté, indignations, pensées suicidaires, constats d’échec, bêtise humaine ramassée à la pelle... s’écoulent au long de phrases soignées, polies, qui font honneur à notre langue à tout point de vue. Allant de la note télégraphique au développement raisonné proche de la dissertation en passant par l’aphorisme ou la structure éclatée d’un poème libre, les textes de D. Kelvin ont la fulgurance d’une spontanéité écorchée ; qu’ils témoignent d’aberrations politiques, des aspects les plus mesquins de la nature humaine ou des pires absurdités sociales, ils tiennent tous de la plaie à vif. Une plaie que chaque jour qui passe arroserait de sel au lieu de la recouvrir d’un peu de baume - une plaie qui persiste dans sa béance mais dont l’état du monde n’est pas seul responsable. Il y a une souffrance beaucoup plus profonde qui sous-tend ce regard extralucide sur le monde et l’humanité qui le façonne, une souffrance chronique induite par une sorte de dépression permanente que l’auteur évoque de place en place, par des passages d’autant plus poignants qu’ils ne disent la douleur qu’à mots couverts - comme des murmures que l’auteur se chuchoterait à lui-même histoire d’essayer en vain de se soulager un peu. Ce sont ces parcelles d’intimité, celles, aussi, où D. Kelvin parle de ses déceptions d’amour et d’amitié, qui rendent encore plus aiguës ses colères, son exécration de la gent humaine.
Mais le désespoir n’est peut-être pas aussi radical que cela. D. Kelvin parle aussi de thérapie - inopérante, certes, mais cela revient tout de même à envisager cet état dépressif comme une pathologie, et à le considérer comme potentiellement curable. Ce n’est pas dénier l’état dépressif que de dire cela, mais c’est admettre qu’au fin fond de ses ténèbres, la lumière n’est pas tout à fait morte ; pour preuve : écrire ces textes, d’abord, puis chercher à les publier - bien que ce n’ait pas été le but premier - c’est une démarche vers l’autre, me semble-t-il. Donc une démarche vers la vie. Et puis choisir pour titre Chez les tartuf(f)es (au fait, qu’est-ce que cette mise entre parenthèses du second f ? Est-ce à dire que tous ces tartuffes, si nombreux qu’ils ont perdu la capitale initiale, ne méritent pas même le redoublement du f qui leur permettrait de tartuffier à fond, comme on disait à l’école primaire de "souffler" qu’il prenait deux f pour mieux souffler ?) choisir pour titre Chez les tartuf(f)es, disais-je, c’est se reconnaître une légitimité d’observateur - voire de juge - sur ses contemporains. N’est-ce pas là une attitude de vivant, de battant, même ?
Oui, ces écrits portent le désespoir à son comble. Mais ils sont loin d’être l’absolu de la désespérance : leur existence, a fortiori leur publication, témoignent de leur lumière intrinsèque. Et surtout il y a A., le fils - le seul, à en croire ces pages, qui soit capable de donner un sens au mot "amour" aux yeux de D. Kelvin. Or, c’est bien connu, "tant qu’il y a de l’amour il y a de l’espoir"...
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D. Kelvin, Chez les tartuf(f)es, Éditions du Yunnan, 2003, 113 p.
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Compter 10 € frais de port compris. |
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