Fabrice Melquiot, Tasmanie
Tasmanie n’est pas une pièce politique, ce n’est pas une pièce de combat. Elle survivra à la campagne, malgré les allusions faites, au demeurant assez explicites - une élection politique en France, un ambitieux illuminé, une femme hommasse qui fascine de force et d’éros, et au savoureux patronyme - Sainte-Vulve. Ce n’est pas une pièce d’actualité. Elle y survivra.
Tasmanie, c’est le rêve, le délire du pouvoir, à l’extrême, sans retenue Conrad Cyning, un peu cynique, un peu amoureux des chiens - à en tuer un vétérinaire incapable de miracle pour sauver sa chienne, à discourir devant une meute démoniaque pour essayer sa charge charismatique -, totalement illuminé : capable de rêver cela, élu, on donnerait Tasmanie pour nom à la France. Il y a du diable là-dessous.
Tasmanie, une pièce angoissée et fantastique qui creuse, hallucinée comme un conte ou un mythe, le fantasme contemporain du pouvoir, ses phénomènes : les grandes familles fermées, la puissance médiatique de subjugation des masses. Des enfants héritiers difformes disparaissent dans les sous-sols des maisons, le diable apparaît vraiment, entre autres délires erratiques de l’imaginaire superbe de licence qu’a Melquiot.
Tasmanie, c’est une tragédie, plutôt qu’un drame, car elle sonde les horreurs sans fins du pouvoir, sans offrir d’issue, de résolution historiquement possible - il faudrait que la bête meure, elle ne produira pas ses propres contradictions, car elle n’use pas d’exploitation, elle n’use pas d’asservissement du peuple, elle est toute de subjugation illuminée, et le peuple entraîné à ces délires fantasmatiques, ces visions, c’est lui-même qui s’y perdrait. Peut-être est-elle actuelle cette pièce alors, d’être tant inactuelle, de voir le danger qu’il y a dans un pouvoir qui se fait élire non sur la rationnalité des idées, mais sur la force de volonté qu’elles expriment - une grande volonté est toujours folle, destructrice. Antinomique du pouvoir. Une tragédie, d’avant que la tragédie ne survienne, puisque les élections closent cette pièce fissurée, multipliant inévitablement, à être fantasme, les fins.
Fabrice Melquiot n’est pas Brecht, il ne sonde pas le fonctionnement réel du pouvoir, c’est un moraliste sans morale, inquiet, un pessimiste angoissé ici. La vision est atroce, le constat alarmant.
Cela séduit cependant, il y a du Eschyle, du Shakespeare là-dedans, du Racine. Le lieu du pouvoir comme lieu des passions folles, de l’horreur humaine, du délire : pas d’être en situation, pas de devenir humain, pas de condition politique, sociale, humaine, mais bien l’atroce nature humaine, révulsante, c’est ce que cet auteur, des plus brillants de notre génération, sonde dans cette pièce fascinante, inquiétante.
Dea Loher, Barbe-Bleue, espoir des femmes suivi de Manhattan Medea
Dea Loher a ce mouvement de notre époque : saisir les mythes, les contes du fond de notre temps, et y apposer sa griffe, rageuse, poétique, trash, sans hésitation à se permettre toutes violences ou licences, toujours fascinantes : ça parle, à quelque chose en nous, ça trouve résonance, ça nous fouille, et c’est subjuguant.
Il y a là la volonté de creuser le fond panique de l’homme, sa brutalité sexuelle, passionnelle, érotique, en utilisant les mythes, ou le conte aussi à l’œuvre chez Dea Loher dans Barbe Bleu, l’autre pièce du recueil, en ce qu’ils vont à l’essentiel, en cernant la nature profondément atroce de l’homme, en ce qu’ils sont des moyens faramineux de par leur efficace à investir le cœur sombre des hommes, la différence et le différent du sexe notamment, cet auteur est une femme. La volonté spectaculaire de voir la mort, l’ambition, l’amour, le désir, la lâcheté, le pouvoir, l’absolu des passions humaines s’y montrent nets en scène, à explorer, à reconfigurer. Ainsi de Manhattan Medea, transposition contemporaine du mythe de Médée, dans l’Amérique de nos jours : une rencontre audacieuse de deux univers, toujours charmants de la même cruauté âpre et douloureuse, qui sonde les bas-fonds et la pègre, la question des guerres et des déracinés d’Europe en mal d’immigrations horribles...
C’est notre monde sauvage et intransigeant qui se montre, monde de l’ambition, de la violence, et l’inéluctable horreur reste seule comme issue. Devant ce suburb un brin caricatural, on n’approche pas forcément la vérité - qu’est-ce que la vérité, dans cette pièce où un gardien d’immeuble sert les puissants de son art physionomiste devant les menaces qui viennent d’en bas, et s’appelle Velasquez ? On approche le nœud de la violence en soi, on est dans le mythe, moderne, intemporel à la fois...
L’entreprise qui est là fait sentir le renouvellement perpétuel de l’Homme dans son horreur, qu’elle soit l’intemporelle ambition lâche de l’homme-toujours, l’opportuniste Jason, le Grec raisonnable prêt à cueillir l’amour où il sent que le vent va, le mieux étant les jupes d’une femme, et face à lui Médée, l’absolu oriental de la passion féminine, maternelle, de cette femme aimant au bout de la mort. Ça n’a pas la poésie colorée et solaire de la Médée de Pasolini, toujours mystique, hymnique dans la pauvreté des moyens même, et qui marque toujours, c’est un peu moins léché... mais c’est radieux tout de même !
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