
En matière de récompenses, il semble que la SGDL prenne le contrepied des saisons... À l’heure des jeunes pousses sont consacrés des talents aguerris tandis que sous les ors cuivrés de la maturité foliaire sont promus de jeunes auteurs, que l’heureux coup de pouce va sans doute encourager dans leur vocation littéraire. Ce n’est pas un constat personnel, mais une simple reformulation de ce que Paul Fournel mentionna en remettant à Max Alhau le prix de poésie Charles Vildrac.
Ce jeudi 7 juin, le discours d’introduction d’Alain Absire fut particulièrement bref, le président en exercice préférant sans doute laisser un large temps de parole aux lauréats et aux sociétaires chargés de les recevoir, et réserver son éloquence aux auteurs dont il saluera la mise à l’honneur ainsi qu’aux petites interventions ponctuant chaque attribution.
Pendant plus d’une heure vont se succéder sur l’estrade des auteurs heureux et des sociétaires qui ne le sont pas moins d’honorer leurs pairs. Des écrivains se parlent par allocutions interposées, allant du discours aux amples périodes écrit et métré comme un poème, dûment lu par son auteur, à la parole spontanée énoncée sans l’ombre d’une note. Le maniaque du mot juste cède alors la place à l’être de chair ému et troublé - les mains tremblent un peu et les phrases aussi, au bord d’une voix qui se froisse insensiblement... L’on entendra tour à tour de longues tirades structurées comme de belles pièces de rhétorique et des remerciements aussi brefs qu’intensément prononcés. Avec, toujours et sans exception, à fleur de mots, le plaisir d’une passion partagée : celle des Lettres.
Avant d’entrer dans le détail du palmarès, notons deux points qui rendent exceptionnel le "cru printannier" 2007 : d’abord la récompense attribuée à un album de bande dessinée dans le cadre du Prix du Livre de jeunesse - une première en presque 170 ans d’existence de la vénérable Société - et le retour du Prix de l’œuvre multimédia, créé voici quelques années mais rarement décerné. Un retour qui résonne justement avec le souci affirmé de la SGDL d’être à l’écoute de ce que la place grandissante des technologies numériques induit comme bouleversements, tant dans le domaine de la législation touchant à la propriété intellectuelle que dans la nature même des modes d’expression.
Grand Prix de Littérature pour l’ensemble de son œuvre
Gilles Lapouge, à l’occasion de la sortie de son roman Le Bois des amoureux (Albin Michel)
Ainsi qu’il semble en avoir l’habitude, Alain Absire s’adressa à Gilles Lapouge sur le ton de l’épître, qui allie si bien solennité et familiarité chaleureuse. Vous avez beau avoir déclaré n’aimer que la Suisse, vous êtes l’un des bourlingueurs les plus inspirés de notre littérature, dit-il, retraçant les grandes lignes du parcours professionnel du lauréat - journaliste, grand voyageur, puis écrivain - et les divers lieux de ses romans, qui vont des frontières imprécises de la forêt amazonienne aux petites rues du village du Sud de la France où est situé Le Bois des Amoureux - un roman où se mêlent avec bonheur fantaisie et gravité, hasard et affabulation, vérités et quiproquos. Suivit un bel éloge, auquel Gilles Lapouge ajouta qu’il avait eu envie d’écrire ce roman en réaction à l’omniprésence du Mal, des méchants, des morts qu’il ne cesse de ressentir dans les fictions qu’il lit. Sans vouloir à toute force bannir la noirceur, il a voulu s’essayer à l’écriture d’un roman où le mal ne serait pas l’acteur principal - sans vrais méchants et sans meurtres.
Un exercice difficile à mener sans tomber dans la mièvrerie, concéda-t-il. Gageons qu’il y est parvenu : la récompense qu’il obtient en témoigne...
Grand Prix de Poésie pour l’ensemble de son œuvre
Jean Metellus, à l’occasion de la parution de La Peau et autres poèmes (Seghers coll. "autour du monde") et de Voix nègres, voix rebelles, voix fraternelles (Le Temps des Cerises)
Jean Metellus a publié à ce jour une vingtaine de livres, écrits en parallèle à son activité de médecin spécialisé en neurologie. Des recueils de poèmes, bien sûr, mais aussi des romans et des essais ; lui offrir un prix de Poésie "pour l’ensemble de son œuvre" confirme que la poésie concerne davantage l’essence d’une voix littéraire que les formes dont elle peut se parer. Couronner Jean Metellus l’Haïtien est aussi d’une autre portée : c’est reconnaître la dimension universelle de sa poésie. En même temps que le nom d’Haïti entre en résonance avec le dernier roman d’Alain Absire, Sans pays, reviennent à l’esprit les interrogations qui touchent au passé esclavagiste et colonial de la France, au racisme, à la place que les grandes puissances font aux pays pauvres... Cette récompense est une façon de dire que la Poésie - et les Lettres d’une façon générale - se joue, ou devrait se jouer, des frontières de tous ordres que dressent entre eux les Hommes. Une façon de dire qu’il faut être bien bas dans son humanité pour distinguer entre les Poètes selon qu’ils sont nés en tel ou tel endroit du monde, ou que leur épiderme a plus ou moins pris le soleil. Et Sylvestre Clancier sut avoir des mots de poète pour évoquer l’universalité de la voix de Jean Metellus :
Depuis la parution de Au pipirite chantant chez Nadeau, il a su magnifier le rôle de chantre du poète, qui est là pour sacrer le monde et l’homme, le défendre contre les injustices, l’honorer de son regard et de sa voix, et redonner, comme le voulait Mallarmé, un son plus pur aux mots [...] Vous savez la langue universelle, cette harmonie secrète souvent oubliée par les hommes et qui seule peut les réconcilier avec eux-mêmes : la poésie.
À quoi Jean Metellus répondra en saluant ses maîtres et en souligant que Haïti, implicitement ou explicitement, reste la source - ou, comme [il l’a] écrit dans La Famille Vortex, la matrice.
Une omniprésence que ne limite pas l’éloignement :
C’est toujours de loin que j’entre en communion avec mon île natale, mais elle nourrit mes fantasmes, mes rêves, mes prières, mes promenades, mes recherches sur le langage normal ou pathologique de l’enfant et de l’adulte.
Loin des yeux mais au plus intime du cœur et de l’âme du poète, qui sait entendre les voix silencieuses...
Grand Prix du roman
Hugo Marsan pour Abel (Mercure de France)
Jean Claude Bologne salua le roman d’Hugo Marsan par une allocution digne des meilleurs articles critiques, structurée et très écrite dans sa formulation. Après en avoir dégagé les profondeurs intimes, ramenées à des problématiques humaines universelles - Aux yeux d’un observateur extérieur, il semble que tous les désirs interdits se soient donnés rendez-vous dans ce roman. Mais pour le romancier qui entend pénétrer les motivations inavouées, les pulsions troubles, les sentiments contradictoires il n’y a ni bien ni mal. Ni culpabilité de Caïn, ni sacrifice d’Abel mais des hommes en quête d’eux-mêmes, en proie à un mal de vivre qui ne se limite pas à un handicap physique ou à la menace de l’Occupation. - il en résuma ce qui pouvait l’être et mit en évidence le sens que revêt le texte en tant que construction romanesque. En réponse à cette brillante présentation de son roman, Hugo Marsan dressa un éloge ému à la SGDL et à ses membres : des hommes et des femmes qui sacrifient une partie de leur temps à veiller sur les auteurs, et à assurer la survie d’une espèce en voie de disparition : l’écrivain [...] Les écrivains, par nature fragile, leur doivent beaucoup.
Il rappela aussi combien la lecture avait eu d’importance dans sa jeunesse d’enfant cloîtré. Depuis cette enfance solitaire, la folie des romans ne l’a plus jamais quitté. Sans cesser d’être un lecteur quasi boulimique, il est devenu écrivain, et l’affection particulière qu’il dit vouer aux romans - "Je suis un fou de romans", confie-t-il sans détours - donne un éclat plus précieux encore à cette récompense qu’il reçoit pour en avoir écrit un remarquable entre tous...
[Retrouvez Abel sur Le Littéraire, et dans les pages d’Encres Vagabondes sous la rubrique "Nos lectures" - NdR]
Grand Prix de la Nouvelle
Charles Gancel pour Scalpels (Buchet-Chastel)
La nouvelle... un genre particulièrement cher à beaucoup d’entre nous, dit Alain Absire en invitant Christiane Baroche à présenter le lauréat. Il n’est qu’à songer, entre autres événements, aux soirées "En avant la nouvelle !" régulièrement organisées à l’Hôtel de Massa, et aux tables rondes consacrées au récit bref tenues à chaque Salon du livre parisien pour comprendre que ces paroles ne sont pas de vent...
Avec l’esprit et le sens de la formule parfois taquine mais toujours précise qui la caractérisent, Christiane Baroche précise qu’il ne s’agit pas, ici, d’ouvrir aux clartés médicales le corps du sujet, pas du tout. Il s’agit de mettre au monde - et les petits couteaux parfois servent à ça - ce qui sous-tend les rapports humains [...] Beaucoup me sont allées si droit à l’œil que j’en ai eu la larme au cœur, dit-elle...
Brisant un peu le cliché de l’écrivain solitaire, Charles Gancel a tenu à remercier son éditrice, Pascale Gautier, qui sait lui donner le courage de persévérer quand le saisit l’envie d’abandonner une activité littéraire qu’il doit insérer, parfois à grand-peine, dans une vie qu’il a qualifiée de bien saucissonnée.
Grand Prix de l’essai
Marie-Claire Bancquart pour Paris de la littérature française après 1945 (La Différence)
Universitaire de renom, Marie-Claire Bancquart a publié des essais dont plusieurs ont été primés, des romans, ainsi qu’une importante œuvre poétique, elle aussi largement récompensée. Amoureuse de Paris, elle a déjà consacré deux ouvrages à la Capitale - Paris fin-de-siècle et Paris des Surréalistes - Paris de la littérature française après 1945 est le troisième volet de cette large étude.
Ce livre est un bruissement érudit et chaleureux de chants divers dira Joël Schmitt en s’adressant à l’auteur ; les chants que les poètes et prosateurs de la seconde moitié du XXe siècle ont adressés à Paris. De Robert Sabatier à Queneau en passant par Simon, Pérec ou Modiano : toutes ces voix sont restituées et magnifiées par une plume élégante de grand style, maniée par un écrivain qui possède l’art de mettre son érudition au service d’une littérature du quotidien qui n’en est pas moins noble. Ce livre est une belle gerbe de prose et de poésie maîtrisées et intenses, conclut un Joël Schmitt enthousiaste.
Marie-Claire Bancquart répond en poète, affirmant sa conviction que la critique, l’érudition, ne doivent jamais tomber dans la sècheresse mais toujours résulter d’un élan amoureux. Forte d’une telle profession de foi, comment pourrait-elle faire jaillir de sa plume des fruits autres que sensibles et chaleureux, fût-ce pour analyser et étudier le plus scrupuleusement du monde faits, œuvres et personnes ?
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