C’est clair : il se passe quelque chose du côté des fictions documentaires. Les frontières, comme en géopolitique, s’effacent. Gérard Mordillat, déjà reconnu pour être l’un des auteurs de l’excellente série documentaire Corpus Christi explore ici de manière brillante le genre du docu-fiction. Si le film de Jean-François Delassus Austerlitz la victoire en marchant apparaissait comme un modèle du genre, équilibré et subtil, ce film-là, en revanche, est explosif et détonnant. Car si le premier se jouait avec humour et tranquillité des codes propres à la fiction et au documentaire, celui-là brouille violemment les pistes, pour notre plus grand bonheur. En plein milieu d’une bataille rigoureusement reconstituée interviennent des historiens et des spécialistes pour nous expliquer ce qui se passe.
On suit alors avec plaisir le comédien Patrick Mille, à la fois acteur, témoin lucide et enquêteur incisif d’une tragédie nationale française : la défaite de 1870.
Le point de départ, c’est la forteresse de Bitche, à l’origine du projet, forteresse imprenable et assiégée en 1870 par les Bavarois. Et petit à petit, on cherche à comprendre : pourquoi cette guerre entre la France et les États allemands menés par la Prusse en 1870 ? Pourquoi une défaite aussi rapide ? Comment cette guerre a-t-elle été vécue ? Au fur et à mesure que se croisent les analyses historiques, les témoignages et les reconstitutions, on prend de la hauteur, on quitte le simple événement ou le déroulement historique pour aborder des questions transversales et immanentes : qu’est-ce que la guerre ? Quelles relations les sociétés entretiennent-elles avec la guerre ? Le concept de guerre est ainsi analysé sous toutes les coutures : les approches philosophiques, historiques et politiques se croisent et se complètent. Les compléments du DVD présentent d’ailleurs les différents intervenants et comportent des analyses, qui poursuivent les pistes proposées par le film notamment sur la guerre contemporaine.
Le véritable tour de force de ce documentaire est de montrer que, parce que la guerre 1870 est déjà une guerre moderne, elle annonce les conflits actuels et leurs paramètres fondamentaux : terrorisme et menace nucléaire. En 1870, on commence à tuer sans voir l’ennemi, tournant essentiel. Les images de la forteresse de Bitche nous renvoient à cette guerre brève, déjà finie, il y a plus de 130 ans, mais dont les combats résonnent comme pour annoncer les guerres à venir, changeantes et différentes, et pourtant toujours les mêmes, car meurtrières. Il ne s’agit pas de souvenir, mais de pensée.
Car la guerre n’est pas exposée dans le film, elle n’est pas mise en scène afin de rendre admirables les soldats héroïques. L’obstination des soldats à se battre, leur courage, peut aussi être stupide et criminel. Ce processus de déconstruction de la guerre permet à Gérard Mordillat d’exprimer son approche pacifiste, non pas un pacifisme idéaliste et naïf mais un pacifisme conscient et critique.
Voilà pourquoi ce documentaire est explosif : la guerre est décapée, détruite - "à la prussienne" - par les coups d’une artillerie intelligente, et Von Molkte n’a qu’à bien se tenir : à côté de Gérard Mordillat, Bismarck a l’air d’un petit joueur.
La forteresse assiégée
Réalisation :
Gérard Mordillat
Montage :
Sophie Rouffio
Musique originale :
Jean-Claude Petit
Image :
François Catonné, Paco Wiser
Avec :
Patrick Mille, Jacques Pater, François Cluzet, Virginie Ledoyen
Durée :
136 min.
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