Béance blanche et aveuglante trouant, telle une porte une cloison, une masse carrée presque, brun-verdâtre et glauque : l’affiche aux formes abstraites symbolise à merveille la lumière crue que jettent les rêves d’ailleurs - aller à Moscou - et les ambitions sociales - travailler, trouver l’Amour, pouvoir user de ses connaissances et de ses dons - dans la morne vie de trois sœurs, Macha, Irina et Olga. Macha est mariée à Fiodor Ilitch Koulyguine, professeur de lycée comme Olga. Celle-ci et la cadette, Irina, sont célibataires ; elles vivent avec leur frère Andreï dans la maison familiale que leur laissa leur père à sa mort dans une petite ville de garnison provinciale - demeure qui sera le siège de l’action tout au long du drame, entre salon, chambre et jardin.
Père est mort il y a juste un an...
Ainsi débute la pièce, sur un deuil - une finitude sur laquelle on s’appuie souvent pour partir de zéro et aller de l’avant. L’on est en mai, au printemps, saison de (re)naissance et la clarté ensoleillée entre à flots dans le salon. Tout est joyeux, précise la didascalie - et les propos d’Irina sont à l’avenant. Elle s’est éveillée pleine d’énergie, forte d’un désir de gagner sa vie comme on peut avoir soif quand il fait chaud... Olga corrige des copies, Macha se tait. Les vêtements des trois sœurs sont à l’image de leur état d’esprit : robe blanche pour Irina l’euphorique, noire pour Macha la taciturne, uniforme d’enseignante pour Olga, toute tournée vers sa profession. Un déjeuner se pofile, qui réunira à la table des Prozorov quelques militaires : Tcheboutykine, médecin, Touzenbach, baron et lieutenant, Verchinine, commandant de batterie, Fédotik et Rodé, sous-lieutenants. Doit aussi venir Natalia Ivanovna, la fiancée d’Andreï. Tout ce monde parle d’abondance de soi, de sa petite hsitoire, de Moscou et de la petite ville, de l’avenir...
Au second acte du temps a passé : Andreï est marié à Natalia, un petit Bobik leur est né. Irina travaille au télégraphe. Plus de soleil ni d’enjouement printanier : il est huit heures du soir, il fait froid. Au troisième acte du temps encore a passé et Natalia impose son ordre dans la maison des Prozorov : elle a relégué Irina et Olga dans la même chambre, et s’affirme comme seule habilitée à gérer les relations avec les domestiques. Il y a beaucoup d’agitation : un incendie s’est déclaré qui a détruit certains logis. Le dernier acte marque l’accumulation de quelques années supplémentaires : Bobik a une petite sœur, Olga est devenue contre son gré directrice du lycée où elle enseignait, la maison a été hypothéquée par Andreï criblé de dettes de jeu, les militaires sont en train de plier bagage pendant qu’un duel se prépare. On n’ira pas à Moscou, Andreï ne sera jamais professeur d’université, Macha ne vivra pas jusqu’au bout son amour pour Verchinine. Quatre actes pour traverser les années, voir se dissoudre son engouement pour le travail et disparaître les perspectives d’avenir que l’on se dessinait : ainsi pourrait se résumer le chemin que parcourent les personnages de Tchekhov.
Pièce du désenchantement, du renoncement et de la soumission à un "ordre des choses" qui dépasse les individus et broie les volontés, Les trois sœurs montre, à travers ces destinées particulières, toute une époque en plein bouleversement. C’est le devenir du monde, et non seulement d’un petit groupe d’êtres humains, qui est en question ici ; les dialogues relaient cela sans cesse : à maintes reprises sont évoqués les progrès probables dans les siècles à venir - avec, à la clef, ce terrible mais lucide pronostic :
Et, dans mille ans, les hommes gémiront de la même façon : "Ah ! que la vie est dure !" et, en même temps, exactement comme aujoud’hui, ils auront peur de la mort et ils ne voudront pas mourir.
(Touzenbach, acte II)
L’avenir, sous les beaux atours dont le parent ses prosélytes, apparaît donc potentiellement décevant. Cette déception redoutée est sans doute cause d’un attachement nostalgique au passé : en même temps qu’ils se souviennent beaucoup, les personnages principaux parsèment leurs répliques de tics de langage propres à l’intelligentsia russe du début du XXe siècle, ainsi que le souligne Françoise Morvan dans sa "note sur la traduction" figurant à la fin de l’édition de la pièce publiée par Actes Sud dans la collection "Babel"*. Face à une dissolution pressentie, l’on peut encore s’accrocher à sa classe socio-culturelle en usant d’une parole marquée - entre autres par les citations latines. Au lieu de voir les personnages inquiets manifester une résistance devant ce qui les inquiète on assite à leur résignation : à tout bout de champ reviennent, dans la bouche de presque tous, des formules telles que Je ne sais pas, je ne sais plus, je ne comprends pas, ça n’a pas d’importance... etc. sous diverses variantes. Avant même qu’ils soient supposés chanter, les lendemains se profilent bien tristes...
Malgré tout, ces effritements ne vont pas sans humour - un humour de texte et de gestes subtilement présent, que les comédiens, ici, restituent avec finesse et pertinence. Les saillies drôles ou grinçantes, les reparties pleines de sel sont justement soulignées, tant par les intonations que par les attitudes et les postures. Nous voilà au bord de la mise en scène proprement dite. D’abord transparente - on reconnaît ce que Tchekhov précise dans ses didascalies pour les costumes comme pour le décor - elle se trouble vite d’un élément de surprise : lorsqu’Andreï entre en scène, au premier acte, il porte un polo blanc, un pantalon de toile claire, et aux pieds des "runners", tel un citadin d’aujourd’hui pas forcément sportif... Le climat 1900 s’ébrèche - l’on s’avise alors, rétrospectivement, d’un détail qui dès le lever de rideau rendait présente notre époque : le cendrier cylindrique noir à bordure chromée dont se sert Olga. Au fur et à mesure que l’on avance dans la pièce les indices de notre modernité se font de plus en plus nombreux, essentiellement dans les costumes - à cet égard il est intéressant de noter que Macha est la dernière à apparaître habillée "à la moderne" dans le quatrième acte alors que ses sœurs ont, dès le second, abandonné leur robe Belle-Époque. Il y aurait probablement beaucoup à dire sur cette présentification progressive de l’époque actuelle... mais elle relève d’une intention du metteur en scène qu’il serait hasardeux d’interpréter en l’absence des commentaires de celui-ci.
Quant à la façon dont est aménagé l’espace scénique, elle est à la fois conforme aux indications de Tchekhov - les lieux, salon et chambre, sont respectés - et distanciée - par exemple nulle trace au premier acte de la colonnade censée séparer un salon d’une grande salle que l’on aperçoit à l’arrière, en revanche le décor montre bien une salle à manger dans une alcôve creusée dans une paroi en L couché de biais fermant la scène à l’arrière. Au dernier acte nulle trace non plus du jardin des Prozorov. Mais en reprenant les éléments des trois actes précédents - salon, salle à manger et chambre - montrés silmultanément dans un espace ouvert, l’arrière-scène cette fois reculé bien au fond et déployé en un seul plan, le metteur en scène propose un lieu qui, à l’instar du jardin dans une propriété, permet la fusion des sphères privée et publique. Plutôt que d’extrapoler à tort sur ce qui a motivé l’adoption de ces géométries scéniques, qui imposent une empreinte singulière à chaque acte - et, plus largement, sur les divers choix de mise en scène qui ont été mentionnés, je renverrai les lecteurs et spectateurs intéressés par tout ce qui nourrit et sous-tend le travail de Stéphane Braunschweig au livre qu’il vient de publier**.
Tandis que se développe ma réflexion autour des Trois sœurs - de cette interprétation-là des Trois sœurs - s’esquisse un rapprochement avec Les Barbares, de Maxime Gorki. Peut-être à cause de la détonation de la fin du dernier acte. Ou bien parce que je vois dans ces deux pièces l’opposition d’un univers stable, celui d’une petite ville provinciale, et d’un élément extérieur, perturbateur - quelque chose de nomade et de temporaire, qui bouscule tout pendant son passage - des ingénieurs construisant le chemin de fer, ou bien une garnison en stationnement, appelée un jour à quitter la place. Mais plus sûrement, la proximité que j’établis entre ces deux œuvres - écrites à peu près à la même période - vient de ce que Stéphane Braunschweig a projeté notre modernité dans la pièce de Tchekhov - au point qu’elle règne en maîtresse dans le dernier acte - et que cette projection entre en résonance avec la transposition, plus radicale, qu’avait opérée Éric Lacascade.
L’un et l’autre metteurs en scène disent-ils ainsi que notre monde d’aujourd’hui se lisait déjà dans ces deux pièces russes du début du XXe siècle ? Ou soulignent-ils, de façon plus fondamentale, la similitude d’un état d’angoisse généralisé, commun aux deux époques ?
Sans répondre à cela, je me dis qu’au fond ces rapprochements - pour peu que je les ai tissés à bon escient - n’ont rien de fortuit : ils témoignent juste de la cohésion d’une programmation qui, orchestrée par Alain Françon, affirme de saison en saison que par le théâtre, grâce au théâtre, on peut parler du monde et réveiller les consciences. Une programmation qui, outre cela, dit aussi beaucoup de choses sur l’art dramatique lui-même, son histoire, et le point d’autoquestionnement qu’il atteint à l’heure actuelle aussi bien dans les textes des dramaturges contemporains que dans la façon dont metteurs en scène et scénographes abordent les œuvres.
Les trois sœurs
Texte français de Françoise Morvan et André Markowicz
Mise en scène et scénnographie :
Stéphane Braunschweig
Collaboration artistique :
Anne-Françoise Benhamou
Avec :
Sharif Andoura, Jean-Pierre Bagot, Bénédicte Cerruti, Cécile Coustillac, Gilles David, Pauline Lorillard, Maud Le Grévellec, Laurent Manzoni, Antoine Mathieu, Thierry Paret, Hélène Schwaller, Manuel Vallade.
Costumes :
Thibault Vancraenenbroeck
Maquillages et coiffures :
Karine Guillem
Lumière :
Marion Hewlett
Son :
Xavier Jacquot
Durée du spectacle :
3 heures avec entracte
* - Le texte de la pièce est disponible aux éditions Actes Sud :
Anton Tchekhov, Les trois sœurs (traduit du russe par Françoise Morvan et André Markowicz), Actes Sud coll. "Babel", édition revue de septembre 2002, 152 p. - 6,50 €.
** - Stéphane Braunschweig a publié en mars dernier chez Actes Sud un recueil d’écrits et d’entretiens :
Stéphane Braunschweig, Petites portes, grands paysages - écrits suivis d’entretiens avec Anne-Françoise Benhamou (préface de Georges Banu), Actes Sud "Le temps du théâtre", mars 2007, 320 p. - 25,00 €.
Découvrez ici le site du Théâtre national de la Colline...
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