Pénétrez bien doucement, ou laissez-vous pénétrer par l’atmosphère délicate, raffinée de cette scène dès que vous entrez dans la salle : une douce et suffocante odeur d’encens gagne vos poumons, aucunement voilée, la scène se livre - un intérieur japonais composé de piliers, d’un bureau de côté, d’une table basse et de quelques coussins, intérieur surpris au lendemain de quelque soirée agitée, puisque des bouteilles vides sont là, les coussins sont dérangés, mais dont la sérénité et l’ordre restent les maîtres. Surprenant le spectateur en train de s’installer, discutant, toujours dans la lumière, une jeune Japonaise vient mettre de l’ordre, efficace, rigoureuse. L’arrivée du second personnage donne le ton ambigu et décalé de la pièce : un jeune homme en jean et blouson cuir, à la crête de punk, l’air mal réveillé, une bouteille de soda à la main.

Une tranche de vie étrange, rafraîchissante va s’offrir à nos yeux médusés.
Marie, une jeune enseignante française installée au Japon, est morte brutalement, alors les familles se rencontrent à l’improviste : famille japonaise et celle de la défunte mariée (remariée... précision appelant une péripétie savoureuse), respectueuses de traditions étrangères, qui cherchent à se comprendre, à partager la même douleur, sans être assurées d’être bien là, sans saisir le sens des signes culturels qui expriment cette douleur.
Il y a Marie qui les unit, les fait s’intéresser les uns aux autres, il y a Marie, qui est de ceux qui tentent de surmonter les frontières physiques et culturelles, qu’il faut comprendre, alors même si on ne se comprend pas - cérémonie bouddhique ou catholique ? organisée ou spontanée ?... - on s’y efforce, ce qui compte.
Tranche de vie, la conversation va, évoquant la vie de la défunte depuis les deux bords, qui permet de passer au crible de l’échange paisible, adouci par l’ambiance triste, les créances, désirs, habitudes, mœurs, politesses de chacun, non sans brusqueries parfois, les laissant souriant et/ou hébétés. Chacun en vient, sous le regard de l’autre à s’étonner de ses pratiques, de leurs évolutions... à s’étonner de ne pas s’en étonner. Les acteurs ont le ton juste, jouent avec une sobriété naturelle, parfois emphatique, mais touchante le plus souvent. Malgré la mort, pourrons-nous nous entendre ?
Deux univers s’installent, se touchent, s’observent, étrangers et intimes à la fois - Occident, Orient, en une confrontation fine, saisissante, qui ne laisse pas indifférent, ni neutre, le spectateur, alpagué ici dans ses préjugés et ses valeurs par un sourire déstabilisateur, qu’il adresse à deux mondes enlacés, se guettant et s’affrontant.
Le beau texte de Oriza Hirata, édité chez les Solitaires intempestifs, la pièce jouée au Théâtre de l’Est parisien... nous ne pouvions qu’être certains d’être déstabilisés, saisis au vif et avec un humour sérieux décalé qui nous réveille du long sommeil dans lequel nous plongent nos certitudes, nos valeurs, notre vision du monde.
Une pièce simplement belle, offrant une rencontre drolatique et source de réflexion entre tranche de vie naturaliste et décalages et dérapages vaudevillesques au sein du quotidien, montage plaisant qui s’offre en œuvre ouverte, puisque sans fin, laissant soin au spectateur désarçonné de reconsidérer ses valeurs, avec la légèreté d’un grand sourire et confiant dans la douceur d’être homme, en selle pour la nuit.
La souffrance est universelle, semble nous dire Oriza Hirata, mais elle ne nous réunit pas spontanément. La distribution réunit trois comédiens japonais et cinq comédiens français. Les Japonais jouent en japonais et français, les Français en français.
(Laurent Gutmann)
Dans ce temps d’incertitude des valeurs, une pièce nécessaire pour en apprendre drôlement sur le Japon contemporain, nos propres valeurs, leur contingence, et une pièce loin d’être relativiste cependant, mais plutôt humaniste, par le choix d’évoquer la mort, par cette tendre tentative de faire se parler, s’échanger ces deux univers. Oui, ce sont des chants, des chants d’adieu, divers, polyphoniques, baroques, étrangers, mais qui se frôlent, s’entrelacent, s’écoutent.
Chants d’adieu
Traduit du japonais par Yutaka Makino
Mise en scène :
Laurent Gutmann
Collaboration à la scénographie :
Aiko Harima
Avec :
Adrien Cauchetier, Bruno Forget, Reina Kakudate, Annie Mercier, Hiroshi Ota, Yves Pignot, Catherine Vinatier, Kenji Yamauchi
Lumières :
Gilles Gentner
Musique :
Madame Miniature
Costumes :
Axel Aus
Le texte de la pièce est édité chez les Solitaires intempestifs. Vous pouvez vous le procurer par l’intermédiaire de notre partenaire Amazon en cliquant ici.
Visitez le site du théâtre de l’Est parisien...
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