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Peut-être pensez-vous qu’il n’est jamais trop tard pour s’éveiller. Tant qu’il sagit de s’ouvrir l’esprit, vous êtes sûrement dans le vrai. S’il est question d’obtempérer à la seconde aux injonctions de son réveille-matin, gardez-vous de faire la sourde oreille : il est des retards qui peuvent s’avérer redhibitoires.
L’
éveil, donc : c’est à regarder bien au fond de sa polysémie ce mot désignant ce moment si délicat à négocier dans la journée - dans la vie - d’un être humain que se sont attachés les auteurs rassemblés par l’équipe éditoriale d’aNTIDATA. "Éveil", à prendre dans toutes ses acceptions, lesquelles courent entre le rituel matinal du bâillement suivi d’une mise en branle laborieuse et la lumière métaphysique que l’on espère enfin contempler au terme de prises de conscience successives. Pareil thème proposé en pâture aux nouvellistes atypiques si appréciés des Antidatistes était attendu : après avoir été précipité dans les bras de Morphée à coup de Morphéïne - et suivant une posologie de choc... - il était logique que l’on soit invité à s’éveiller.

Mais à s’éveiller de façons peu banales, on s’en serait douté... Si peu banales que, pour en suggérer la bizarrerie, et l’hétérogénéité d’un ensemble cohérent (non, ce n’est pas antinomique, du moins pour des Antidatistes), les éditeurs n’ont pu se contenter de la seule langue française pour donner un titre à leur recueil... Certes on était habitué aux facéties lexicales - l’enfer menteur - et aux emprunts non francophones - Playlist. Ici, ils vont un peu plus loin dans le jeu des mélanges en associant anglais et japonais - un mot qui va de soi, un autre qui demandait définition : Satori : nom masculin invariable. Éveil spirituel que le disciple recherche, notamment par la méditation, dans le bouddhisme zen. C’est la quatrième de couverture qui le dit. 

En revanche, pas besoin de sous-titre pour comprendre short. Short ? Justement : c’est à voir ! avec des textes d’une longueur à peu près constante d’une douzaine de pages présentés en une typographie plutôt serrée, l’on conviendra que les éditeurs ont de la brièveté une idée assez large. Mais il faut dire que l’éveil n’est pas frocément fulgurant ; et quand il signifie prise de conscience, il peut occuper toute une vie - d’ailleurs, même en consacrant ses années terrestres, fussent-elles assez nombreuses pour frôler ou atteindre le siècle, à se dessiller l’esprit, il n’est pas dit que l’on réussisse à s’éveiller avant de sombrer dans le Grand sommeil... Nonobstant ce que tout un chacun entendra par "éveil", un abord simplement littéraire de ce recueil confronte à une disparité considérable de tons, de styles et d’univers. Ce qui est le propre de tout recueil collectif, et peut aussi bien enthousiasmer - on découvre des auteurs peu connus, on peut papillonner d’un récit à l’autre selon son humeur - qu’exaspérer franchement - ah, cette sensation de "zapping" permanent d’un monde à un autre... cette frustration de ne lire qu’une nouvelle de tel auteur que l’on adore ! Et puis on se serait bien passé de ces pages remplies par celui-là que l’on n’entend pas du tout.

À remarquer, tout d’abord, que chaque texte est précédé par une notice biographique de son auteur. L’on en trouve des classiques, des laconiques, et des plus rêches, dont celle de Christophe Merit - Marin temporairement échoué à l’intérieur des terres... - ou de Martin Porato - Entre deux séances d’hépatoscopie (activité consistant à lire l’avenir dans le foie d’animaux sacrifiés) il erre à la recherche de l’âme soeur, d’un mauvais coup à faire ou d’une fête à squatter. Ces notices sans tonalité fixe sont à l’image des nouvelles, dont la couleur va de l’anticipation à la plongée dans les souvenirs, en passant par les angoisses nocturnes d’une femme hypersensuelle et l’hébétude d’un gourou-escroc croyant lutter contre les Végans en toute connaissance de (fausse) cause jusqu’à ce qu’il soit retourné par plus fou que lui... Et entre cela, d’autres interstices à explorer - n’en disons rien de plus car la seule prescription qui vaille est la lecture du recueil.
Cependant, je ne voudrais pas terminer sans revendiquer mes coups de cœur puisque parler d’un livre c’est toujours parler de sa lecture sans préjuger de la façon dont d’autres lecteurs vivront la leur - en admettant, au passage, que certains textes m’ont définitivement laissée sur le perron, soit qu’ils m’aient claqué la porte au nez, soit que j’aie refusé, allez savoir pourquoi, d’être portée par leur folie...
M’ont donc ravie "Tapis rouge pour l’enfer" et son étonnant narrateur, psychotapès-rotologue de son état - un texte au déroulement (question de tapis !) narratif impeccablement tendu, à la chute parfaite, qui détourne à l’envi toutes marques et enseignes connues pour mieux pamphlétiser notre société consommante et sondageo-maniaque - et "La Ligne du menton", sublime pause douce-amère d’un quadra brusquement conscient du cumul des années et des occasions ratées, spasme d’éveil transcrit sans pathos, dans l’évidence d’un reflet renvoyé par le miroir... Un texte plutôt sage dans sa facture et dans sa matière, mais justement : l’esprit Antidata a cela de remarqable que livres et revue accueillent aussi des récits qui ne basculent pas forcément dans le bizarre.

Il se dégage de Short Satori une homogénéité profonde qui ne tient pas au cimentage thématique - une homogénéité qui déborde du recueil et englobe tout l’univers Antidata, revue et structure éditoriale confondues : quel que soit le thème proposé, qu’il s’agisse de recueils collectifs ou signés par un seul auteur, on retrouve, transversalement, des échos - par exemple "L’éveil" et "la veille" du n° 10 de la revue ; "L’éveil" répondant au sommeil de Morphéïne... - et surtout un même esprit, une même propension à "écrire décalé", bien à côté des plaques convenues. Mais dans une langue impeccable où les écarts d’usage sont toujours délibérés - l’équipe éditoriale est intraitable sur ce point : c’est trop facile de prétendre à une écriture "différente", voire "novatrice" en se bornant à bousiller syntaxe et lexique ! Le décalage selon Antidata est beaucoup plus subtil : il tient à une certaine absurdité, à un peu d’humour pince-sans-rire, à une utilisation intelligente des ressources poétiques et sémantiques d’un mot ou d’une expression à des fins narratives - à une manière bien particulière, enfin, de mettre les récits à distance du réel sans en avoir l’air. Et tout cela dans le cadre inchangé depuis la naissance du collectif Antidata : celui du récit bref - "bref" pouvant recouvrir des longueurs textuelles somme toute très variées...


Auteurs réunis (par ordre d’apparition dans le recueil) :
Marc Villemain, Christophe Merit, Matthieu Jung, Olivier Martinelli, Philippe Di Folco, Olivier Salaün, Romain Protat, Benjamain Peurey, Jean-Claude Lalumière, Dominique Boeno, Emmanuelle Urien, Alain Dartevelle, Martin Porato, Pierre Ho-Schmitt.

NB - Si vous ne connaissez pas encore l’univers Antidata, commencez par visiter le site. Et lisez ici les confidences accordées au Littéraire...



Il y a 7112 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 19 novembre 2007 - article2945.html
Collectif, Short satori - 14 Nouvelles sur l’Éveil, aNTIDATA, mars 2007, 184 p. - 10,00 €.
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