La nuit de la substance est belle
D’un pays de miel et de lait, un poète nous est venu. Salah Stétié débarqua à Paris et rapporta avec lui le souffle d’Orient. Et l’érudition acquise auprès de Gabriel Bounoure à l’École Supérieure des Lettres de Beyrouth. À Paris il persévéra à l’École Pratique des Hautes Études. Transpercé par les mots de Louis Massignon. Porté vers des idéaux d’une autre nature. Fréquentant les théâtres. L’avant-garde. Croisant Ionesco et assistant à la première des premières des Chaises. C’était une époque où tout était possible...
Et la terre a tourné. Et le temps s’en est allé. Fluide comme les vers du poète. Opaque comme l’affront fait à la vie. Envoûtant comme la musique de ces poèmes. Une tentation de regarder en arrière. De faire le bilan. De juger l’avenir incertain. Fourberie ! Scapin du Levant, Stétié s’en joue et nous embarque dans une farandole de souvenirs. De rires et d’envies. Encore. Plus loin, toujours, porter le regard. Flirter avec l’essentiel. Briser le moule qui nous enferme. Et accueillir les nymphes qui peuplent ses nuits. Salah Stétié sait puiser dans l’aune de l’infini la matière première pour mouler le désir sur le corps fuyant d’une ombre. Lumière. Nuit. Miroir de la comédie. Fournaise des possibles cette manière d’écrire pour laisser à penser... Que tout est comédie. Divine. Humaine. Inutile mais diablement sucrée. À dévorer à pleines dents...
Pour s’en convaincre rien ne vaut un détour par sa poésie qui n’est autre que fil sur la tranche. Lame de rasoir sur le qui-vive de ses poèmes. Musique arabe chantée en français. Métissage des harmonies sous le soleil, exactement. Sublimée, la langue française épouse alors les formes du désert. La syntaxe s’offre au conquérant qui aura su la prendre. Dans un grand éclat le vent chaud soufflera les braises dans le cénacle des canons. Oubliées les références, Stétié le poète aura eu raison des dogmes. Des croyances. Des impies. Il ira son chemin protégé par l’arche des rimes oubliées, de la musique célébrée dans le champ de l’amour absolu. Ses prises de position contre l’islamisme radical et sa biographie de Mahomet démontrent son attachement à l’histoire. À sa culture. À la juste mesure d’une religion intégrée à la vie moderne.
Salah Stétié restera un homme libre. Pas de chapelle ni de clan. Mais une famille au-delà des frontières : la poésie. La culture. La connaissance contre l’intégrisme. La philosophie contre l’exclusion. La parole contre le geste. Il laissera alors une parole. Un discours face aux sarcasmes de la mort, une parole endiablée dans un livre. Il offrira à la postérité des dizaines de livres. Tout public, de bibilophilie, traduits, commentés, analysés... etc. Des livres qui nous feront voyager. Qui nous feront pleurer. Qui nous feront rire. Des livres qui nous accompagneront sur les chemins de la vie. On se souviendra qu’il les a écrits, pour la plupart, sous les toits. Dans une maison en pierre des Yvelines. Dans un petit village. Une maison sise en face de celle de Cendrars.
Mais attention ! Ce livre n’est pas un bilan. Ce livre n’est pas une déclaration. Ce livre n’est pas à dessein. Il est à décharge. Il rappelle ce qui fut dans l’éclatante vérité du jour naissant. Il transpire d’une certaine lucidité qui n’est pas sans brûler l’âme. Mais il est chargé d’espoir. Il est chargé de vie. Il porte en lui cette force unique qui transforme un écrivain en homme politique. En homme de la cité. Pourfendeur d’idées reçues pour mieux pointer la bonne direction. Le bon côté vers où porter son regard. Qui d’autre qu’un poète pour rappeler l’essentiel de l’humanité ?
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