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Longtemps, je me suis levé de bonne heure le samedi pour lire dans Libération les critiques rock de Nick Kent. Leur publication aujourd’hui plus aléatoire est une des raisons - les moins farfelues - pour lesquelles j’achète désormais ce quotidien tous les jours mais là n’est pas le sujet. Concentrons-nous plutôt sur ce (quasi) sexagénaire anglais et son talent rare pour parler de rock’n’roll. La collection de portraits que constitue The dark stuff (L’envers du rock), dans sa nouvelle édition chez Naïve, revue et corrigée (trois chapitres ont été supprimés de la version originale de 1996, quatre ajoutés pour arriver aujourd’hui à un total de vingt), est un bonheur pour les fans et, j’imagine, une hallucination pour les incultes (en la matière).

Les premiers, habitués à lire des interviews de leurs idoles, trouveront ici ce qui se fait de mieux dans le genre. Complété d’avis pertinents, dans une langue précise et dense - ainsi sur Kurt Cobain :
Au fond, c’est juste la petite et triste histoire d’un type qui n’a jamais aimé vivre, qui a canalisé ce malaise criant sous la forme d’un rock remarquablement poignant, et qui a mis fin à tout cela en se faisant sauter le caisson. 
Surtout ils partageront quelques étonnantes tranches de vie, rapportées par un Nick Kent alors aux premières loges :
Vers trois heures du mat’, la musique se fait plus orientalisante et une troupe de danseuses professionnelles entame sa routine érotique soft. Puis, une femme aux cheveux noirs vêtue d’un manteau de fourrure fait son entrée et commence un strip-tease sur une étrange musique turque. Une autre femme arrive, qui se déshabille également, et les deux se mettent à simuler l’acte sexuel sur le manteau de fourrure posé à même le sol. Alors que l’action gagne en intensité, un membre du groupe de Billy Preston décide de manifester son dégoût pour le spectacle en jetant un chandelier allumé sur le manteau, qui prend immédiatement feu. Les deux femmes, toutes à leur affaire, ne voient pas les flammes jaillir autour d’elles. Plus choquant : personne parmi la bonne centaine de badauds attroupés ne les alerte ; ni ne prend la peine de balancer un verre d’eau. Au lieu de cela, leurs regards se tournent vers Jagger et Richards qui règnent sur la fête, assis dans deux imposants fauteuils en forme de trône. Pas un de leurs muscles ne bouge. 

Pour les seconds, je pense que The dark stuff (L’envers du rock) est incompréhensible. Il faut déjà être un minimum ouvert à cette musique pour saisir que l’essence déchiquetée des Pogues, c’est (selon le chanteur dudit groupe, l’inénarrable Shane Mac Gowan) quand la musique irlandaise rencontre le rock, ça se passe au niveau des couilles. Le centre de gravité, c’est les couilles. La rage, la colère, le désir, tout le bordel. 
Ensuite, si on entend ce genre de considérations, il faut accepter de trouver intéressante une telle collection de "personnages". Certes le fameux trio infernal formé par l’ego, l’abus de drogues et l’obsession de soi-même, qui menace implacablement tout esprit créateur, est au cœur de ces destinées. Mais ce n’est pas le plus fascinant : ce qui est incroyable c’est le décalage entre l’effarante imbécillité crasse de Jerry Lee Lewis ou des Happy Mondays, par exemple, et la qualité de leur production artistique. Et encore, je n’ai pas cité les fous (la troisième partie du long chapitre consacré à Brian Wilson est inoubliable) ! Sincèrement je ne souhaite à personne de tomber sur ces gens-là en soirée, dans le métro, n’importe où... Ce qui n’empêche pas, une fois rentré dans nos intérieurs bourgeois - bohèmes ou non - d’être transcendé par leurs œuvres.
Alors voilà peut-être une clé : voir en The dark stuff (L’envers du rock) une magnifique illustration, dans un champ bien particulier de l’histoire de l’art contemporain, du Contre Sainte Beuve proustien.

Recommandé.



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Guilhem Menanteau, le 9 mai 2007 - article2934.html
Nick Kent, The dark stuff - L’envers du rock (traduit par Laurence Romance et François Gorin), éditions Naive, septembre 2006, 423 p. - 22,00 €.
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