En attendant Oster...
Qui a dit que les prix littéraires étaient la chasse gardée de GalliGrasSeuil ? Certainement pas ceux qui ont donné le Goncourt à Jean Echenoz, et le Médicis à Christian Oster pour Mon grand appartement. Deux auteurs Minuit qui illuminent de leur talent, et de leur style, la route à suivre vers l’Olympe du bien écrit. Ni nouveau roman ni underground, juste de la littérature. Un état d’esprit, une once de folie, une langue maîtrisée, une histoire rocambolesque. Et une musique. Ah, la musique de Minuit. Inégalable, inimitable. Comme quoi, un éditeur cela se reconnaît aussi à sa lecture...
Et pour son dixième roman, Christian Oster ne déroge pas au tempo de la rue Palissy : il ouvre grandes les fenêtres de sa vie - courants d’air à tous les étages, chamailleries et mesquineries, cache-cache et colin-maillard... Bref résumé des chapitres précédents : Audrey, la femme de Simon, disparaît. Par simple amitié, le narrateur, Francis, l’attend avec lui. Il l’attend aussi pour tuer le temps, car l’attente, finalement, c’est long. Et c’est d’autant plus long quand on attend - aussi - sa propre femme, Clémence en l’occurrence, qui, ignorant que notre héros lui fixe des rendez-vous puisqu’il ne daigne point la prévenir, ne vient pas, et donc de surcroît, ne lui laisse aucune chance de la revoir.
Vous suivez ? Kafkaïen ? Absurde ? Loufoque ?
Pas si sûr... C’est plutôt d’un petit bonheur dont il est ici question. Car il n’y a pas de rentrée littéraire sans un petit bonheur. Après les pavés aux six cents pages, voici un diamant à 155 feuillets, au beau papier épais si typique de Minuit, qui, une fois en main, vous laisse à vie l’empreinte du grain dans la mémoire de vos doigts, 155 feuillets noircis d’une si belle musicalité verbale. Ou comment traverser sa propre solitude en s’impliquant dans le chagrin de l’autre. Car Francis en a marre de rentrer seul dans un appartement vide, de manger seul, de dormir seul, de réfléchir seul à l’absence. De vivre dans le souvenir parmi le vide total. Les meubles seuls ne peuvent suffire à remplir la vie d’un homme seul.
Ah si seulement...
Christian Oster s’est spécialisé dans l’étude du burlesque domestique : entre les frasques de sa femme de ménage ou les turpitudes d’un amoureux transi loin d’Odile la bien-aimée, au téléphone ou dans un train, la pointe acérée du stylo accompagne l’oeil narquois du conteur qui, ravi de son aubaine, narre à la volée les tribulations d’un homme amoureux. Romantique à la verve stendhalienne, Oster n’en est pas moins un amuseur public. Car la littérature n’a pas besoin d’être sinistre, voire emmerdante, pour être digne d’intérêt. Disons-le clairement, l’humour et l’art de la mise en scène n’enlèvent rien à la qualité d’un roman. Bien au contraire.
Ainsi nous plonge-t-il ici dans un ménage à quatre où, parodie du vaudeville, seuls les hommes demeurent. Les femmes, éprises de liberté, s’en donnent à coeur joie pour les faire tourner en rond. Petite musique de chambre pour mari abandonné face à l’ectoplasme de l’amante qui embaume encore la salle de bains, le lit conjugal, les rêves de monsieur. C’en est trop, Francis s’en va traîner sa mélancolie dans les rues de Paris, et ses pieds marchent seuls vers un lieu d’air et de verdure : le jardin des Plantes. Rencontre impromptue avec Simon, coureur ès jupons, et accessoirement chargé de nourrir les tigres. Bonjour bonsoir le temps de se sentir liés face à l’impromptu dans lequel les ont plongés leur légitime respective. Pour tuer le temps, ou combattre l’absurde, Francis piste Audrey, la femme de Simon, tout en nourrissant sa névrose de rendez-vous impossibles avec Clémence.
Le tableau multiforme que Christian Oster peint ici se rapproche des grands auteurs animaliers du XIXe siècle. Voici un homme qui attend une femme qui n’est pas la sienne, entouré de deux enfants qui ne lui doivent en rien leur venue dans ce vaste monde, dans un appartement glauque sis au fond du jardin des Plantes, par une nuit sans lune fendue de murmures animaliers. La transposition des personnages en lieu et place des animaux se perçoit petit à petit, au contact de cette jungle urbaine qui souffle une absence d’apesanteur. La parabole se referme, le suspense se développe, les rôles s’estompent pour ne laisser que la trace du récit, noir, sombre, inquiétant.
Le mystère du jardin des Plantes. Hercule Poirot sortira-t-il de derrière la fosse aux ours ? Hitchcock est-il à la mise en scène de ce film lent et mystificateur ? La panthère noire de Valentine repeindra-t-elle le décor ? Ne comptez pas sur moi pour vous raconter la fin. Il y a de la jubilation dans cette lecture, il y a du bonheur dans les yeux lorsque l’on referme le livre. Et c’est tout ce que l’on peut vous souhaiter. Courrez chez votre libraire !
François Xavier
Les rendez vous : l’histoire du chassé-croisé amoureux d’un homme qui attend la femme qui l’a quitté. Il l’attend chaque jour, partout où elle ne viendra pas. Mais il l’attend quand même. Et puis un jour son ami Simon l’appelle. Sa femme Audrey est partie. Alors le narrateur l’attend avec lui si bien qu’il se met à attendre deux femmes, la sienne et celle de son ami.
Mais plus il attend Audrey, moins il attend sa femme...
Puis tout bascule quand il rencontre Audrey.
"Je suis partie pour t’attendre", lui dit-elle.
C’est alors que l’amour surgit de nulle part, il vient de là où on ne l’attendait pas.
Il nous prend au dépourvu, changeant la donne, violant l’absence, vidant le quotidien de ses règles et de ses codes.
Une histoire commune à d’autres au premier abord ?
Peut-être, mais le ton change.
Le narrateur rappelle cet "étranger" de Camus qui traverse sa vie comme s’il en était le spectateur. Il fait partie de ces gens un peu en dehors du temps, hors du monde, hors d’eux-mêmes si loin qu’ils en sont inaccessibles.
Des gens endormis en mode stand by. Et puis parfois le réveil s’opère et redonne à la vie du mouvement, du sens.
Ce réveil c’est Audrey.
Ce réveil c’est l’amour.
Celui qui se montre à nous en pleine lumière et qui remplit tout.
Celui qu’il est impossible d’ignorer.
Sonia Rahal
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