Ayant aperçu une pie juchée sur le faîte de la pyramide métallique du théâtre Silvia Montfort tandis que je prenais la fraîche avant le début du spectacle, ma pitoyable science ornithologique me fit accroire que les chants d’oiseau entendus alors que j’étais assis devant la scène vide et impatiente de retrouver ses acteurs, étaient naturels, bel et bien poussés par ce serin décidé à nous rendre l’attente de la pièce plus agréable... Peu conscient que le ridicule ne tue pas lorsqu’il sait rester muet, j’embrayais auprès de la personne qui m’accompagnait sur une petite tirade sur la verdure, ses bienfaits, surtout en ce début de printemps ensoleillé. Ma faute semble impardonnable exprimée ainsi, mais il en serait tout autrement si le lecteur pouvait s’imaginer l’aspect de cette scène, grande ouverte sur l’intérieur d’une datcha, dont les deux volets clos joliment ouvragés et placés en fond, semblent garantir la fraîcheur de cette grande pièce en retenant les rayons du soleil estival qui les frappent, projetant à travers eux des motifs d’or qui s’étalent sur le sol. Le spectateur est un fantôme caché dans l’ombre chaude d’une après-midi d’été, dans l’attente des grands hommes, en écoutant le chant des oiseaux de l’autre monde, celui des vivants.
Il est vrai qu’à la lecture du titre de la pièce de Gavran, l’auteur croate le plus fécond et le plus traduit à l’heure actuelle, le spectateur s’attend à se glisser dans les menus arcanes d’une rencontre titanesque, une sorte de "Quand Tchekhov rencontre Tolstoï", manière de remix plus cérébral et sans doute plus platonique du célèbre film américain où le bon vieux Harry fait la connaissance de Sally... Il n’en est rien, cette pièce est un plaisir consistant qui se mange franchement dans de bons éclats de rire auxquels se mêlent parfois les murmures d’intrigues libertines en forme de chiasme, le vieux Tolstoï se levant la nuit pour courtiser la dulcinée de Tchekhov, tandis que l’épouse de Tolstoï pousse le futur auteur de La Cerisaie dans les derniers retranchements de la vertu. Les deux couples sont réunis à l’occasion de l’été de 1890 au cours duquel un Tolstoï consacré par des monuments comme Guerre et Paix ou Anna Karénine, invite en son domaine de Iasnaïa Poliana le jeune Tchekhov et sa fraîche fiancée, Olga, comédienne de son état, sous prétexte de l’écriture à quatre mains d’un ouvrage de conversation. L’entreprise tournera court, pour le plus grand plaisir du spectateur.
Drouot est époustouflant en Tolstoï désarmant de bonhomie furieuse, rigolard et fulminant, avec sa tête de Zeus tyran de l’Olympe. Il campe à merveille un génie irascible comme un Dieu le Père un peu affaissé, un Très-Haut aux traits saillants, bien dessinés qui semblent constituer la marque d’une imagination hors du commun chez cet artiste puissamment créatif, une sorte de Nietzsche de la littérature, qui a appris à rire de lui-même et à cabotiner. Le couple qu’il forme avec Marie-France Santon (Sophia Tolstoï) compose une hilarante complicité vacharde qui transcende les superlatifs. Ils sont épatants d’amour, attendrissants d’une violence sur-jouée avec une habileté qui ne sied qu’aux plus grands acteurs et nuancée de ce tact qui sait ne faire que pressentir le spectateur, frissonner sa sensibilité. Vincent Primault (Anton Tchekhov) et Camille Cottin (Olga Tchekhov) ne sont pas mal non plus, un rien bouffons dans leurs excès, leur flamme pleine et naïve, leur amour et leur colère sans tache. Ils complètent à la perfection les frasques du vieux couple génial, étonnamment vert dès qu’il s’agit d’en venir aux mains. Il ne faut pas non plus oublier Thomas Dewynter (Mihaïlo), valet aussi muet que le Bernardo de Zorro, qui s’adonne gracieusement à la pantomime du benêt lymphatique, ne retrouvant pleinement sa voix et son énergie que lorsqu’il s’agit de se moquer de la mégalomanie de Tolstoï son maître.

Le texte de Gavran est d’une vivacité et d’une spiritualité remarquables. En reparties coupées au cordeau et lors de certaines scènes très hautes en couleurs, le spectateur assiste à l’exhumation de tous les petits travers drolatiques des grands hommes : alcool, égocentrisme, égoïsme, rapacité, lubricité, colère... De la déflagration née de la rencontre des deux couples situés à chaque extrême de la vie se dégage une sorte de peinture du monstre Amour, qui ne cesse de flotter au-dessus de la scène et ne prend corps qu’à la fin de la pièce sous la forme mal définie d’un nuage rose un peu sale et taché, mais rose tout de même. Bien qu’elle se relâche quelque peu au bout d’une heure de spectacle, la tension issue des répliques de Gavran comporte aussi quelques sentences qu’il serait bon d’inscrire sur les contrats de mariage, tel ce constat de Sophia Tolstoï, femme d’expérience s’il en est, acide mise en garde lancée à Olga Tchekov à propos d’un défaut visuel féminin naturel peu flatteur pour les hommes : Nous sommes toutes myopes, non sans lancer au passage une délicieuse œillade accusatrice à son vieil époux, le grand Léon, qui, quelques minutes plus tard, dictant ses pensées au jeune Tchekhov devant leur deux conjointes, réplique philosophiquement à la mégère trop spirituelle à son goût que le mariage est le moyen par lequel un être mène un autre à la démence. Cruelle ontologie de l’institution matrimoniale, mais Dieu sait que l’un et l’autre parlent en connaissance de cause...
Cela serait pécher que de ne pas faire un sort à la mise en scène à la fois moderne et efficace de Marie-France Lahore qui saura enchanter les néophytes comme les initiés. L’espace scénique est occupé de façon homogène et dynamique au moyen de parois modulables et d’un de jeu de chaises musicales hilarant qui rappelle un peu le travail de Jérôme Deschamps à la tête de la troupe des Deschiens. L’on appréciera aussi le nid amoureux des Tchekhov, tombé du ciel en une souple traînée de blancheur, halo de tendresse niché dans le coin droit, à même les planches, dans ce que l’on imagine être la fruste salle à manger d’un Tolstoï obsédé par la virilité, et le besoin de satisfaire une volonté de puissance créatrice déclinante que les autres personnages évoquent à demi-mots, comme un honteux cas d’impuissance sexuelle.
Tchekhov a dit adieu à Tolstoï est une pièce excellente, drôle, pétillante et spirituelle, où Le jeu intellectuel rejoint délicieusement le vaudeville.
Tchekhov a dit adieu à Tolstoï
Traduction et adaptation d’Andréa Pucnik
Mise en scène :
Marie-France Lahore, assistée de Pascal J. Mercier
Avec :
Camille Cottin, Thomas Dewynter, Jean-Claude Drouot, Vincent Primault, Marie-France Santon
Scénographie :
Marielle Spalony
Costumes :
Catherine Caldray
Éclairages :
Daniel Molinier
Pour visiter le site du Théâtre Silvia Montfort, par ici...