L’on a coutume de dire que la face du monde eût été différente si tel nez avait été moins long. Ici, le destin d’un homme tient non plus aux dimensions d’un appendice nasal mais à l’infime altération d’un signe de ponctuation - un signe pas même franc du collier : un point-virgule ! Un point origine de l’histoire qui n’en est donc pas tout à fait un... Le narrateur est un traducteur scrupuleux, réputé pour sa fidélité aux auteurs qu’il traduit. Jusqu’au jour où il transcrit un des points-virgules du texte qu’il remet à son éditeur par une virgule. Il ne se corrige pas et se rend compte que son erreur passe inaperçue. De points en mots puis de mots en phrases - et de phrases en passages entiers, le traducteur s’affranchit des textes d’origine sans que rien lui soit reproché. Pris par la fièvre de l’écriture personnelle, il devient écrivain - un écrivain à succès, mais en proie à de tels tourments, à de telles interrogations que son parcours s’achève dans le renoncement.
Acte, scrutation de l’acte, recherche des motivations de celui-ci aux tréfonds de la psyché : telles sont les mamelles que tète ce récit à la première personne qui séduit tout de suite par son écriture "blanche" - phrases plutôt courtes, très simples, à la ponctuation émotionnellement neutre (pas de points d’exclamation) - puis par l’humour que génère la disproportion entre le fait - le point-virgule devenu virgule - et les développements auxquels il donne lieu. Séduisent aussi l’acuité du regard posé sur les postures adoptées par le narrateur trinitaire - traducteur, écrivain et lecteur - et la façon dont est rendue la dissociation progressive de la personnalité - l’autre rampe inexorablement... L’on retient, sans se forcer, quelques sentences d’une pertinence éclatante, concernant les premiers gestes d’un traducteur :
Je me laisse emporter, je m’abandonne à l’auteur, je le laisse faire, je n’ai pas le droit de le contrarier, il a toujours raison [...] Cette première lecture [...] m’a dit l’essentiel, la musique du livre.
ou la complexité de la lecture - comment retrouver la fraîcheur d’une première lecture ? - ou encore les méthodes de travail de l’écrivain. Se trouvent incidemment formulées, sous couvert de fiction plaisante, toutes les épineuses questions que se posent les chercheurs en littérature au fil de leurs ouvrages critiques et théoriques... mais insidieusement, la belle magie se fissure.
Par exemple quand on découvre que l’auteur vient de publier, au Mercure de France, un livre intitulé La Mécanique du mal, comme le premier roman publié de son traducteur, et que sa bibliographie comporte un roman dont le titre, La couleur inconnue, évoque très exactement ce que cherche l’un des personnages créé par le traducteur - un peintre du XVIIe siècle, Adrian Terlinck. On comprend alors que l’on a affaire à une mise en abyme qui pousse jusqu’à ses confins la distinction, toujours floue dans les textes à la première personne, entre "auteur" et "narrateur". Un schéma narratif courant s’il en est, qui n’a plus aujourd’hui aucun parfum de nouveauté, à partir duquel on peut cependant construire de petites merveilles d’invention plus réjouissantes que ce Traducteur qui pourtant avait si bien démarré, avec son humour et ses phrases sentencieuses. Mais voilà : peu à peu la jubilation à goûter ce ton délectable, cette écriture "blanche" qui ne se colore, par mimétisme, qu’au moment de décrire la prose d’autrui, elle-même colorée... peu à peu cette jubilation s’éteint, que ne parvient pas à ranimer l’histoire de ce romancier en proie aux doutes, aux engouements passagers suivis de dépression, voire à la schizophrénie... qui, au fur et à mesure qu’elle devient l’ordinaire parcours de tout écrivain, cesse d’être dynamisée par cette tonalité si singulière qui conférait leur charme aux premières pages.
Il y eut d’abord, ça et là, d’imperceptibles poussières qui altéraient la virtuosité syntaxique. Puis des négligences plus voyantes - ah, ce verbe "faire" à tout va, y compris sous son jour le plus banalement ustensilaire... conjugué ou à l’infinitif, il ne cesse d’apparaître. Quatre occurrences sur la seule page 111 : J’en faisais une histoire..., l’homme refaisait sa cour..., ils la faisaient évoluer..., comme un homme et une femme peuvent le faire. Et par moments des répétitions que l’on ne sentait pas précisément recherchées. Cela eût été peu si le dénouement n’avait pas tenu en une situation fort convenue - l’homme-célèbre-et-adulé-qui-devient-jetsetter-invétéré-par-désœuvrement, et qui a la révélation de l’inanité de sa quête un beau soir de hasard dans un café misérable... Révélation qui bien sûr le pousse à abandonner la littérature, et qui débouche sur l’énonciation d’effroyables lieux communs, tel celui-ci :
Mais prendre le pari de vivre une fiction au lieu de l’écrire est aussi le plus dangereux.
Et ce récit de suivre la pente désastreuse de son narrateur : fascinant d’abord par sa finesse, son humour pince-sans-rire, il sombre dans le mélo banal-bâclé de l’écrivain qui se cherche en vain à travers ses livres, où ne se décèle plus la moindre once de drôlerie ni d’esprit décalé, et qui laisse échapper des clichés d’autant plus consternants qu’ils ne paraissent même pas relevés de ce trait grossissant qui fonde les savoureuses caricatures. Juste assez "clichés" pour lasser, pas assez cependant pour se muer en exagération jubilatoire.
Qui, du brio de l’écrivain ou de mon intérêt de lectrice, s’est émoussé le premier ? L’un ? L’autre ? Les deux ? Peut-être, au fond, mon ennui final n’est-il qu’une question de moment : ce n’était pas, pour moi, le "bon" livre à lire à cet instant précis de ma vie. Demain ? Après-demain ? Mais à quoi bon revenir sur un rendez-vous manqué alors que tant d’autres livres inconnus m’attendent ? À moins qu’à l’instar du narrateur je ne me prenne à scruter mes réactions et à transformer le fruit de mes observations en son propre objet narratif... Alors naîtrait La Lectrice ou les intermittences caméléon - histoire des changements de couleur qui affectent un livre en fonction des heures où il est lu... Tout un programme !
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