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Théâtre
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Galy gay, brave type, commissionnaire qui, pour son malheur, ne saurait pas dire non ?
Sur sa route à chercher du poisson - puisqu’il s’est levé avec une envie de poisson - ayant croisé la veuve Begbick qu’il aide à porter son panier contre la promesse d’un cigare, Galy Gay, docker, se voit accosté par un groupe de soldats. Trois, plutôt que quatre comme l’impose le règlement : l’un d’eux manque, Jeraiah Jip, prisonnier d’une pagode qui fut la cible de leurs rapines où on le fera dieu pour délester les crédules... S’ils ne sont pas au nombre lors de l’appel, Bloody Five l’officier tortionnaire aura trouvé les coupables du larcin, le châtiment sera féroce - avec un livret, Galy Gay fera bien l’affaire, s’il accepte. Contre quelques bouteilles de whisky et quelques cigares, l’affaire marche. Alors, il deviendra une bonne machine de guerre, il sera bien finalement Jeraiah Jip, soldat de Sa Majesté, brute sanguinaire, de fil en aiguille, d’échanges en échanges, mais non sans marchés de dupes, roublardises grossières opérées par ces soldats sans morale qui se joueront du gros sens de Galy Gay, homme vaniteux et qui s’y croit pour peu qu’on le vante, simplet aussi, et couard, que l’on manœuvre par là assez aisément. Lors d’une cérémonie dérisoire c’est Galy Gay lui-même qui prononcera son oraison funèbre, cet éloge combien étrange, mais lourd de sens :
Était-ce un homme bon ou mauvais ? 
-Oh, c’était un homme dangereux. 
 
Alors, qui est Galy Gay ? Qui est cet homme qui erre dans un monde incertain fait de brumes et de machines qui coulissent, de dieux en toc que l’on truque pour duper les pauvres hères, de soldats de la reine ivrognes et ruffians, dans une Inde à la Kipling et que Brecht investit d’un exotisme de pacotille non sans poésie, un monde où l’on fait des chansons légères et cyniques comme dans une bonne revue et où chacun ne cesse de tourbillonner, pousser, brutaliser les autres ?
Qui est Galy Gay ? Un lâche simplet qui ne sait dire non ? L’homme qui perd son nom ? L’opportuniste qui sait s’adapter aux circonstances ? Peut-être l’homme de son monde, un monde mercantiliste, cynique, mettant à mort les dieux et la personnalité humaine, un homme apprenant à devenir une machine de mort, machine de guerre, en apprenant à réduire tout rapport aux autres à un pur et simple échange marchand : si on le soudoie en Y mettant le prix on peut tout obtenir de lui, même qu’il renie sa femme et son nom...
 
Qui est Galy Gay ? La question se pose au gré des corrections de Brecht, puisqu’il réécrira plusieurs fois cette pièce au fil des années, et que c’est la version de 1953 que nous suivons, loin de celle, originelle, de 1926. Est-ce une tentative progressive d’exonérer le prolétariat de sa responsabilité dans l’avènement de l’horreur nazie, puisque plongée dans un monde réifié, déshumanisé, capitaliste, égoïste ?
Galy Gay est aussi l’essai de définir un nouvel humanisme sur le fumier de l’ancien, où l’individu ne serait plus le jouet brisé d’un système inhumain où chacun vaut n’importe qui, mais bien l’homme qui sait s’adapter à tout, un coriace finalement, dans toutes ses métamorphoses : 
Je pense que vous avez coutume, écrit Brecht, de considérer comme faible un homme qui ne sait pas dire non. Mais ce Galy Gay n’est nullement un faible. Bien au contraire, il est le plus fort. À condition, bien sûr, qu’il renonce à sa personne privée. Galy Gay ne devient fort que dans la masse. 
Alors, la métamorphose, la capacité à dominer ses personnalités, ne pas se laisser habiter par elles, comme paradoxale maîtrise de son destin ?
 
Ne serait-ce pas aussi la leçon de l’habile et changeant Galilée, figure testamentaire de Brecht qui, grâce à son théâtre épique, nous apprend à nous distancier par rapport à ce que nous sommes, nous rend cette liberté suprême de nous éloigner de cet être adventice que nous croyons personnel, d’une situation historique que nous n’avons pas choisie et dont nous ne sommes pas maîtres jusqu’à ce que cet écart nous redonne les clefs de notre avenir ? Brecht, aussi, dit bien que c’est dans la masse, l’entreprise collective - lutte des classes faut-il comprendre alors, peut-être un autre engagement collectif pour nous aujourd’hui - et non dans le destin individuel que se trouve le chemin de notre liberté... Marx avait peut-être bien vu, lorsqu’il notait que ma liberté ne finit pas avec celle de l’autre, mais au contraire commence avec celle des autres...
 
Cependant, lors de la rédaction d’Homme pour Homme, Brecht se cherche encore, hésite, s’interroge, et la solution qu’il propose au problème de la déshumanisation du monde moderne laisse songeur. Galy Gay est bien une brute sanguinaire au service des intérêts d’un empire dont il ne voit jamais les maîtres qui le dirigent, même lorsqu’ils lui offrent une promotion pour faits de guerre...
Une pièce noire, bien sombre, et brutale, dont la mise en scène transcrit la férocité angoissante, multipliant les jeux de bousculades, de mutilations, de ténèbres et tourbillons.
Une pièce, aussi, parfois démonstrative, dont la portée poétique cède le pas à la dimension didactique, vers la fin surtout où le propos insistant fait tendre alors à la pièce à thèse - Galy Gay doit devenir l’homme pour homme, assoupli au point de perdre totalement son attachement à son identité - un peu ennuyeuse donc...
 
Les dieux sont morts... la science - Copernic - a décentré l’homme et lui a retiré toute position privilégiée dans le monde, comme le travail à la chaîne... les rapports marchands capitalistes liquident les possibilités d’échange humain... les lois sont devenues des règlements formalistes dont le non-respect entraîne un châtiment implacable et cruel... Tel est le monde d’Homme pour Homme.
Les hommes y sont réduits à de simples fonctions, sont interchangeables, ce qui compte c’est que chacun ait son livret et qu’il y ait le bon compte d’individus.
Ici les brutes règnent. Superbe Bloody Five, Philippe Dermil est saisissant en fou de guerre sensuel incapable de résister aux appâts de la veuve Begbick, bestial, nouvelle incarnation d’un Baal brutal à la chevelure courte oxygénée, soumis à ses violentes pulsions de mort et de lubricité ; Hugues Quester sidère, quant à lui, dans cette interprétation d’homme épais et un peu simple, à la voix puissante, gueulant sans raison autre peut-être que de se rassurer, avec sa face rougeaude et luisante de sueur et son œil blanc d’homme un peu perdu déjà avant de se perdre, avec sa démarche rigide de docker boitant...
 
Et quels moments de transport que les scènes dominées par la présence vénéneuse et sulfureuse de la veuve Begbick, qui a su survivre à son époux, qui sert à boire aux soldats, offre son corps, participe aux fraudes, cantinière d’ivresse et de caresse et dont Marie-Armelle Deguy a su rendre la puissance, celle d’une femme qui symbolisait déjà la force des survivants ayant perdu leurs noms - elle n’est qu’une veuve, épouse de la mort - mais tiennent le coup, elle à qui le mari qui la nourrissait dira en trépassant "mange quand même"... Oui, dans un monde soumis à un temps fluant où rien ne demeure - comme le chante la veuve, inspirée par l’esprit du poète philosophe Héraclite - et où nul ne sait quoi que ce soit d’assuré ni ne possède rien qui le définisse certainement, pas même un nom, elle est celle qui traîne derrière l’armée, avec la mort, et tient le coup, oui...
C’est le jeu de tous qui est admirable, rythmé, tonique, hyperbolique à souhait, mais qui friserait l’académisme peut-être parfois, par cette tendance française à être bien clair et distinct lorsque l’on joue et qui pousse à se hacher la mâchoire pour prononcer au mieux chaque syllabe, en posant un peu trop pour le public...
 
Emmanuel Demarcy-Mota dirige une machine scénique parfaite, théâtre total où rien n’est laissé au hasard : éclairage crépusculaire et louche ou jeux d’ombres chinoises ; accompagnement musical subtil et sans fausse note, toujours au plein de la tension ; éléments de décors mobiles qui tanguent, qui vacillent, qui coulissent, incertains comme est le monde ici depuis Copernic ; un jeu, enfin, puissant, saisissant, ainsi que nous l’avons pointé... 
Cette mise en scène est marquée par un certain esprit brechtien dans sa violence ironique, et par ses recherches puisant à tous les arts, à toutes les cultures - notamment au cinéma : des distanciations s’établissent par le truchement de successions rapides de scènes et d’espaces qui n’ont moyen de se rencontrer sur un environnement "réaliste" ; montage aussi de jeux d’ombres, de procédés cinématographiques qu’affectionnait Brecht ; jeu outré des comédiens et décors truqués qui coulissent depuis des coulisses apparentes - c’est la machnierie théâtrale exposée. Et l’humour surtout est présent, bien qu’assez noir, dans cet univers où les Chinois sont visiblement des acteurs occidentaux grimés d’une manière caricaturale, où les femmes sont soldats de la Reine, où les cercueils s’élèvent en coulisse, les éléphants sont des débris machinés sur toile en jeux d’ombre...
 
Oui, le truc apparaît, la machinerie se montre, mais est-ce vraiment pour que le spectateur garde sa distance intellectuelle face au propos du spectacle, en accord avec la perspective purement brechtienne qui refuse la mimesis, l’identification du public aux personnages ?
N’y a-t-il plutôt incroyable poésie de la scène, vraie magie saisissante du théâtre qui happe et émerveille un spectateur rêveur dont l’imagination d’enfant irrationnel, plutôt que la réflexion mature, se transporte sur cet espace halluciné ?
Devrais-je avoir honte d’avouer que je rêvais comme un enfant devant cet univers aussi peu réaliste que celui d’un Disney - et peut-être aussi hallucinogène ?
Brecht, je l’ai toujours lu commme un poète, un rêveur, un mystagogue...
 
Qu’est- ce qu’un homme, dans notre monde ? Tel est le problème que pose cette pièce qui parle à nos doutes post-modernes - corrélativement, que vaut un homme et que peut-il, et l’on peut se demander si la dernière question n’est pas celle qui fonde les deux autres...
Notre monde en perte d’humanisme essentialiste - où l’on se modifie soi-même, dans son corps par chirurgie, et dans son esprit par l’entremise de coaches et psys ;, où l’on peut être un homme "sans" domicile, travail, papier, un numéro dans un univers technocrate - offre peut-être comme choix à l’homme cette simple alternative pour sa propre liberté : soit l’espoir d’un humanisme de l’invention de soi dont on a la maîtrise, soit la chute pure et simple dans un pragmatisme amoral, brutal, cynique...
On peut d’ailleurs se demander si, propose Emmanuel Demarcy-Mota, Galy Gay devient vraiment Jeraiah Jip ou si ce jeu de rôle n’a pas plutôt révélé en lui un personnage qu’il ne soupçonnait pas. Ne trouve-t-on pas l’occasion de ne pas s’enfermer dans une seule identité ?
 

Homme pour homme
Texte français de Geneviève Serreau et Benno Besson*
Mise en scène :
Emmanuel Demacy-Porta, assisté de Christophe Lemaire
Avec :
Hugues Quester, Marie-Armelle Deguy, Philippe Demarle, Gérald Maillet, Jauris Casanova, Sarah Karbasnikoff, Sandra Faure, Stéphane Krähenbühl, Pascal Vuillemot, Charles Roger Bour, Laurent Charpentier, Walter N’Guyen - Constance Luzzati à la harpe.
Scénographie et lumières :
Yves Collet
Costumes :
Corinne Baudelot
Musique originale (harpe) :
Bruno Mantovani

* Bertolt Brecht, Homme pour homme (traduit de l’allemand par Geneviève Serreau et Benno Besson) L’Arche éditeur, novembre 1999, 167 p. - 11,00 €.

Visitez le site du Théâtre de la ville

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Samuel Vigier, le 13 mars 2007 - article2868.html
Jusqu’au 24 mars à 20h30 au Théâtre de la ville - 2 place du Châtelet - 75004 Paris.
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