En littérature, l’Argentine reste liée à Jorge Luis Borges de manière inconditionnelle. Et Borges, lui, est particulièrement et sentimentalement lié à Adolfo Bioy Casarès. Leur relation a été fusionnelle au point qu’ils ont écrit à quatre mains sous les pseudonymes de H. Bustos Domecq et B. Suarez Lynch. En 1940, celui qui aurait au crépuscule d’une carrière exceptionnelle reçu le prix Cervantès récompensant son œuvre littéraire n’est pas encore convaincu par ses six écrits précédents au moment où il s’attelle à L’Invention de Morel. Mais ce roman trouvera aussitôt un profond écho chez un Borges séduit. Dans sa brillante préface du 2 novembre 1940, empreinte d’une strophe de Dante Gabriel Rossetti (Sudden Light, 1853-54) que l’on retrouvera dans la bande dessinée de Jean-Pierre Mourey : I have been here before, But when or how, I cannot tell : I know the grass beyond the door, The sweet keen smell, The sighing song, the light around the shore... Borges explique que la trame est tout simplement parfaite. Pourquoi ? Tout bonnement parce que Casarès va plus loin que Balzac (source d’insatisfaction d’après Borges) ou même que Kafka, et que son ingéniosité dépasse celle prônée par le nouveau genre de ce siècle qu’est le roman policier : Les fictions de caractère policier - autre genre typique de ce siècle qui ne peut pas inventer de sujets - rapportent des faits mystérieux qu’un fait raisonnable justifie et illustre ensuite. Adolfo Bioy Casarès, dans les pages qui vont suivre, résout avec bonheur un problème peut-être plus difficile.
Adolfo Bioy Casarès n’a que 26 ans lorsqu’il entame son récit par cette phrase :  Hoy, en esta isla, ha ocurrido un milagro. / Aujourd’hui, dans cette île, un miracle s’est produit. Cette phrase, à elle seule, est révolutionnaire dans une œuvre hispano-américaine car elle va à contre-courant de la plupart de ce qui a déjà été réalisé avant, le Quichotte mis à part. En effet, L’Invention de Morel se démarque principalement par son conflit entre imagination et raison, et c’est bien cette dichotomie que le trait de Jean-Pierre Mourey parvient à éclairer. Cette alternance vert-blanc qu’il nous soumet au gré des pages reflète on ne peut mieux le roman d’Adolfo Bioy Casarès avec, certes, des passages déclinés violet-bleu-gris. Mais place au récit et à l’image.
Donc, hoy, en esta isla, ha ocurrido un milagro... L’île Villings se trouve peut-être dans l’archipel des Ellice. Elle baigne d’une curieuse rumeur qui tend à éloigner les visiteurs. On dit, en effet, qu’on ne peut y survivre. Le narrateur vénézuélien qui y débarque est en fuite. Injustement recherché, sa fuite a été autant romanesque que rocambolesque. Fraîchement débarqué, il prend ses quartiers et découvre un lieu de villégiature un peu particulier composé de plages, de terres basses où la marée fait son œuvre et d’une vaste colline sur laquelle se trouvent une piscine, un musée et une chapelle.

Alors qu’il se sent en sécurité mais seul, un jour, il entend des voix. Deux promeneurs. Deux silhouettes. Celle de Morel et de Faustine. Le narrateur tombe aussitôt sous le charme de cette femme aussi gracieuse que lointaine qui prend l’habitude de se coucher sur une serviette non loin de lui. Plusieurs fois, il tente de l’approcher. Ses errements le troublent. Car cette femme est autre chose qu’une fausse gitane. Son courage [l]’effraye. Faustine est sacralisée, idéalisée. Il la suit de loin, de près. Elle ne semble pas le repérer. Pas plus que Morel, les serviteurs et ses invités. Alors, le narrateur s’enhardit à mesure que son amour pour Faustine prend de l’ampleur. Il espionne, il cambriole, il s’aventure plus près, toujours plus près. Il n’arrive pas à cerner quelles sont les relations entre les différents occupants de cette île. Il est sûr que Faustine n’aime pas Morel. Il est certain que ce dernier en est amoureux fou.

Je comprenais maintenant pourquoi, dans les romans, les fantômes d’ordinaire se plaignent. Les morts continuent leur existence au milieu des vivants. Il leur coûte de changer leurs habitudes, de renoncer au tabac, à leur prestige de violateur de femmes. Je fus horrifié (mais ne me jouais-je pas la comédie à moi-même ?) à l’idée d’être invisible ; horrifié à l’idée que Faustine, si proche pût se trouver sur une autre planète (le nom de Faustine me rendit mélancolique) ; mais je suis mort, je suis hors d’atteinte... s’exclame le narrateur à un moment où il inverse les rôles et n’a pas compris qu’il n’est pas encore entré dans le royaume fou des morts de Morel. Car Morel est l’archétype même du savant fou. Il a créé une machine capable d’immortaliser l’image et l’âme. L’hypothèse que les images aient une âme parait confirmée par les effets de ma machine sur les personnes, les animaux et les végétaux émetteurs. L’île est à la fois un cimetière, l’Enfer et le Paradis où les fantômes vivent avec les vivants. Le narrateur cherche alors les moyens de corrompre l’œuvre de Morel et de rejoindre celle qu’il aime qui est elle-même un pur reflet de son amour perdu de jadis.
Et c’est le rôle du lecteur de reprendre le flambeau, d’être ce créateur de génie capable de rassembler les présences désagrégées. Comment ? En lisant et relisant L’Invention de Morel. Non seulement le roman, mais aussi le petit bijou réalisé par Jean-Pierre Mourey qui, grâce à cette bande dessinée, prouve si besoin en était qu’il y a bien un huitième art. Le roman est un chef-d’œuvre, la transposition sur planches une pure réussite. Jean-Pierre Mourey a décrypté le récit de cette semaine éternelle avec une profonde intelligence, qu’il associe ici à son trait génial pour créer des planches tout en bichromie merveilleuses, et réaliser un ouvrage qui suit le principe de Vladimir Nabokov qu’il cite en postface : Lorsqu’on lit, il faudrait remarquer et savourer les détails. Les détails y sont. Il ne reste plus qu’à les savourer.
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Adolfo Bioy Casarès, L’Invention de Morel, 10-18 coll. "Domaine étranger" (n° 953), octobre 1992, 124 p. - 4,00 €.
Adolfo Bioy Casarès & Jean-Pierre Mourey, L’Invention de Morel, Casterman coll. "Écritures", février 2007, 120 p. - 12,95 €. |
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