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Théâtre
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L’écrivain n’est pas engagé, il est embarqué. Albert Camus. Voilà bien une citation qui semble coller à Klaus Mann, fils de Thomas Mann, et auteur de théâtre. Lui qui se retrouve embraqué par la montée du nazisme en Allemagne, lui, l’artiste, l’écrivain homosexuel qui doit choisir : fuir avec sa sœur Erika ou rester avec son ami Gustaf Gründgens et tenter de retourner la situation en sa faveur malgré tout. S’engager, résister ou se laisser embarquer par le système, tels sont les choix auxquels se voient confrontés les trois héros. Une même situation mais des choix différents. Continuer son activité dans l’Allemagne nazie est-ce une forme de collaboration ou juste un moyen de survivre ?

C’est sur ces trois êtres tourmentés, très liés et membres de l’intelligentsia allemande que le rideau se lève. Et à travers leur histoire, une question : quel comportement adopter, dans son propre pays, face à la montée d’un régime fasciste opposé à toute forme de culture ? Partir pour continuer à exercer sa liberté ou saisir l’opportunité de parvenir au sommet ? Jusqu’où jouer la comédie ? Jusque dans sa vie même ? Renoncer à tous ses idéaux, sa nature profonde, ses amis pour enfin toucher à la gloire ? Si le sujet n’est pas nouveau, Mathieu Berthelot, auteur suisse exilé en Allemagne, a su apporter un regard original à travers ces trois personnages authentiques, et une œuvre de Klaus Mann lui-même, Méphisto, inspirée de l’irrésistible ascension de Gustaf Gründgens, ami personnel du couple Goering et grande figure du théâtre allemand sous le nazisme. 

Très documentée, la pièce retrace avec fidélité le parcours de chacun des trois personnages, même si elle ne se veut pas biographique. Alternant entre l’Allemagne de Gründgens et la Suisse de Klaus et Erika, le lecteur et le spectateur passent d’une scène à l’autre, de celui qui est resté à celui qui est parti, liés tous les deux par leurs doutes et leurs démons intérieurs, en questionnement perpétuel face à leur attitude, leur choix, leur œuvre, leur vie, tel Faust-Méphisto qui a vendu son âme au diable. Mais jusqu’où chacun pourra-t-il le supporter ? Et comment un auteur qui n’arrive plus à écrire, qui n’est plus lu, qui a perdu son public, peut-il survivre ?

Bien qu’adoptant le point de vue de Klaus Mann, maillon central de l’œuvre, Rien qu’un acteur a le mérite de ne pas porter de jugement direct sur les choix des uns et des autres. Le but n’est pas d’accuser mais de montrer qu’aucune situation n’est évidente, qu’aucun choix ne s’est fait à la légére, et qu’à un ou deux détails près, chacun aurait pu se trouver à la place de l’autre. À chacun de forger sa propre opinion : certes, les hommes de lettres - acteurs, écrivains, intellectuels - se doivent de guider le peuple, ils sont la caution morale de l’État. Mais qu’est-ce qu’un acteur qui ne joue pas ? Un auteur qui n’écrit plus existe-t-il encore ? Beaucoup de questions sont ici posées et aucune réponse ne s’impose d’elle-même. L’auteur a eu suffisamment de talent pour s’engager dans une certaine voie mais sans se laisser "embarquer" par la facilité. En revanche, le passage incessant, d’une scène à l’autre, de l’Allemagne nazie à la neutre Suisse, de Gustaf à Klaus, tend à perdre un peu le lecteur, à qui un temps d’adaptation est nécessaire pour s’habituer à ces va-et-vient. Le théâtre offre souvent une scène unique censée créer une unité entre chaque partie et un lien entre tous les personnages. Une multitude de saynètes vient, de plus, accentuer cet aspect. Néanmoins, l’amateur de théâtre contemporain devrait apprécier l’écriture de Mathieu Bertholet et son art de la mise en scène.

Farben semble beaucoup plus classique dans son approche. La pièce tourne essentiellement autour de deux personnages, mari et femme, et de leur vie de 1889 à 1915. Si l’unité de lieu est mieux respectée que dans la pièce précédente, l’unité de temps est quant à elle beaucoup plus étalée, ce qui permet de suivre l’évolution de chacun des personnages. Là aussi, la pièce met en scène des êtres qui ne sont pas purement fictifs mais ont existé et marqué l’histoire allemande. Clara Immerwahr fut en effet la première femme chimiste allemande et la deuxième de l’histoire du pays à obtenir son doctorat. Son époux Fritz Haber, également chimiste de renom, soldat pendant la Première Guerre mondiale, fut l’inventeur des premiers gaz de combat. Petit à petit, du personnage de Clara, cantonnée à ses occupations de femme et de mère au foyer, émerge un vent de révolte face à sa situation et aux choix corrosifs de son mari, qui donne à la pièce tout son sens. Une pièce là aussi traitant de la notion de choix : celui, irréversible, d’une femme face à la "dérive" professionnelle et patriotique de son époux. Quelques années auparavant, Marire Curie obtenait le prix Nobel de chimie...



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Violaine Cherrier, le 25 février 2007 - article2841.html
Mathieu Bertholet, Rien qu’un acteur suivi de Farben, Actes Sud - Papiers, novembre 2006, 192 p. - 18,50 €.
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