Aux Princesses qui nous attendent quelque part
Vouloir nommer l’amour, l’amitié, la beauté, l’enchantement, l’errance, les ténèbres, l’altitude, et la joie, c’est, pour encore révéler l’alphabet d’un passage dans le désordre apparent des êtres et des lieux, un jour devoir nommer la mort. Parce que l’homme est mortel et a besoin pour vivre de magie. La rupture, la perte, la déchirure sont au cœur même de sa destinée. Et le poète n’y échappe pas, même échappé de prison ou évadé de Caverne : en 1998, Velter traverse violemment une série d’épreuves difficiles, qui sont autant de rudes collisions avec le réel. Il perd accidentellement les deux femmes qu’il aime. Marie-José Lamothe meurt fin mars puis Chantal Mauduit, l’alpiniste, début mai sur les pentes du Dhaulagiri. C’est alors l’effondrement des temps. Velter abandonne ses émissions quotidiennes sur France Culture. Il publie trois ouvrages dédiés à Chantal Mauduit : Le septième sommet, L’amour extrême, et Une autre altitude. Cette trilogie, consacrée à la mort de l’être aimé, dit tout le déchirement, le talent et la nouvelle détermination d’André Velter :
Si l’ordre de la création est à prendre ou à laisser, je choisis avec toi le jeu sans retenue de l’espace. Qu’au moins nos atomes se donnent à une danse que rien n’arrête.
Avec la parution en poche de L’amour extrême et autres poèmes pour Chantal Mauduit, André Velter continue sa fulgurante ascension sur les hautes cimes sans jamais s’essouffler, mais toujours avec cette force de forçat évadé, effleurant l’éveil d’une voix affilée. Maniant les mots comme un fleuret sans jamais de manies ni d’habitudes hébétées bien qu’il doive ici tout à l’hébétude, il pourfend la douleur de la perte pour encore ouvrir de nouvelles portes, sans jamais s’apitoyer vraiment, mais avec toujours dans son cœur dévasté la même dose d’espoir qu’aucune avalanche ne saurait avaler. Si on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, on peut toujours dans sa tête trotter sur la même pente, sur celle qui défie le temps et qui passe sans escale toutes les latitudes. La mort emporte les corps et occupe la mémoire. Ne reste ensuite que le souvenir et la saveur d’une vie partagée, à moins que dans la verticale ne s’élève une nouvelle aventure sur un radeau de lumière.
Pour te rejoindre
nul parcours sur la terre,
il y faut l’ascension
de la montagne immense
qui me déchire le cœur.
Là tout est vertical,
de l’abîme du sang
aux mille soleils de l’âme,
une épée de lumière
et pas un seul sentier.
Le deuil est difficile - c’est une mort pire que la mort, une défaite à petit feu, un retour à la norme du commun des mortels. Le défi joyeux de vivre en dansant est devenu pour le poète le pari douloureux qu’il a su tenir même contraint de pleurer en chantant, un pari de fou qui pour aller à contre-démence, se voue au meurtre rituel du temps. Chargé[s] de résonances qui perdent la raison, ses poèmes sont un chant d’amour pour Chantal Mauduit - la fée des glaciers immortelle comme cette poésie immaculée, aussi blanche que les neiges d’En-haut, où se trouvent la beauté en beauté, cette vie en plus de la vie, au-delà de la neige de la grande nuit qui a ruiné notre ciel. Et si le Dhaulagiri demeure immobile, André Velter n’arrête pas sa course, il va dignement dans l’absolu de la vraie vie, honore sa promesse en tenant toujours parole, et continue de poursuivre les horizons en marchant à la verticale, conscient qu’une absence violente, irrémédiable, ne doit rien pétrifier. Il traverse la vie et les mesures du temps comme un octave avec l’attitude d’un guerrier, dispute à la mort les noces volées avec la force d’un amour qui ne trahit jamais, accède au Septième sommet, découvre une autre altitude et nous rapporte en conscience des recueils magiques en évitant les écueils. Même au comble de l’accablement, la trilogie jouxte la joie dans le jaillissement même de l’âme, amante éperdue perdue sans cesse retrouvée dans l’extatique présent et le présent secret. Et le poète parle clair quand il
signe ce testament
D’un oui définitif
Qui n’abdique jamais.
Avec André Velter, comme chez René Daumal, les mots portent leurs choses et la réserve d’or a bien valeur d’échange. Et en libérant le souffle, pour emprunter la formule à Ghérasim Luca, chaque mot devient un signal.
Vivante parce que vécue, la poésie échappe sans cesse au ressac de page blanche et à la langue de papier mâché déjà morte ; son chant s’inscrit dans l’alliance des choses, dans l’infini renaissance de la mort et de l’amour. Si l’autre altitude pressentie est inaccessible par les moyens humains ordinaires, il [lui] faut transmuer les mots et les rochers, les souffrances et les psaumes avec la seule volonté de gravir ce chemin sans chemin qui troue l’espace et le temps comme l’aile du phénix a tranché les nuages.
Et il le fait, à la force d’un phrasé toujours aussi foudroyant, jusqu’à ce que la paix cuirassée de tonnerre évoquée par l’archange règne dans la chambre de l’éternel vainqueur. Chez le brûleur d’étapes où maintenant tout brûle dans ses os, tout vit par l’action comme le disait Ducasse, même la douleur et le pire et les pleurs ; et la poésie ne rythmera plus rien mais sera en avant, comme l’annonce Rimbaud. C’est parce que Velter sait bien que le voyage le plus haut mène à l’infiniment proche que sa parole est proximale, jaillissant du centre de son être. Dans la dissolution des masques, le poète accède à ce que les bouddhistes zen nomment le "visage originel". Et la joie est encore à ce prix.
Sans doute, rapportait-il par ailleurs, suis-je au plus près de moi quand toute conscience égotique à fui [...] Quand "je" est soleil, pierre, souffle, sable, lumière [...] Dans l’instant même, on se contente d’être dans la jubilation d’être.
Car il sent bien nettement à l’instar de Daumal et de ceux qui s’efforcent à co-naître, que je suis est juste le contraire de moi je.
Dans l’ascension des sept sommets, on peut lire en filigrane les "Sept Facteurs d’Éveil" : l’attention et la conscience d’être, l’étude et la recherche, l’énergie et la détermination, la jubilation et la joie, la détente du corps et de l’esprit, la concentration et l’équanimité. Parce qu’il incarne sa parole, comme avec elle il incarnait l’inouï et donnait corps au sublime, Velter sait ce qui touche au ciel et voit ce bleu qui boit de l’or, il fait poétiquement face aux vicissitudes de la vie, donnant parfois l’impression d’accepter même l’inacceptable qu’il n’accepte pas, portant
hors du fleuve
La barque bleue
De [sa] seconde naissance ;
parce qu’il a su sacrifier sa souffrance et fuir (...) la complaisance des pleurs, heureux de ne pas souffrir de souffrir, parce qu’il écrit avec une pensée toujours inscrite dans le corps, il fait partie des rares qui peuvent sincèrement nommer l’amour, cette aimantation mystérieuse, l’amour fou... qu’avec toi j’appelai l’amour fol, l’amour-miracle qu’elle appelait sauvage, solaire, sans fin, il fait partie des rares qui peuvent inventer des tombeaux sans dorure, dire le tout avec tout, avec détachement et donc avec magie. Il est des récits, dit-il à propos de Daumal, qui ne peuvent se poursuivre que sur le terrain de sa propre disparition, il est des escalades qui ne s’inventent pas, exigeant pour entièrement se donner une ascèse, dans laquelle le cavalier ne peut être que sa propre monture.
Pour remercier l’amant qui ne renonce pas, comme il remercia ceux à travers qui elle lui fit son premier signe, il lui faut mettre dans le sang le chant d’une altitude inédite toujours à inventer, avec des articles toniques qui sachent garder le ton, l’amplitude de perception et de vision, avec l’énergie, le mouvement, l’emportement lumineux des mots qui lui importent tant, avec de la critique engagée qui s’autorise presque tout et qui ne craint ni le souffle ni l’allant ni l’allure, changeant des recensions étriquées et tièdes que fermente l’habitude de ceux qui n’ont pas soif. Et c’est là un défi douloureux, si ce n’est un pari paraissant impossible, tellement tentant pourtant, portant en son cœur celui qui croit que c’est la sincère intention qui compte.
Libéré de cette maladie de ne parler pour ne rien voir, André Velter ne fabrique jamais de discours inutile mais littéralement crée des soleils dans la nuit, des poèmes de cendre qui gardent le feu, et qui sont autant de bouleversantes boules de cristal dans lesquelles l’amour est changé en destin. Comme l’écrit dans une lettre l’auteur de "La Guerre Sainte", le bon lecteur est celui qui remarque ce que les Hindous appellent l’ "épée d’un poème" - c’est-à-dire le court passage essentiel et pratique, lequel réside dans ce qui est compris, dans ce qui est montré, dans ce qui doit être vu et dans ce qui doit être fait. C’est ensuite à nous dans le silence-père de toute parole, de vibrer au
rire de la pure lumière
Au plain-chant de l’univers,
d’entendre le sage cri de celui qui monte à cru sans jamais être à cran, de le comprendre et de le voir, de le vouloir mettre en pratique et de le faire enfin. Et avec l’offrande d’André Velter à la « femme-soleil [...] riant par-dessus toute rumeur, il n’y a qu’à se servir puis Grandir dans l’effort, pour sentir peut-être à son tour le parfum de ces fleurs qui acceptaient pour [elle] seule d’éclore sous la lune.
Pour de beaux voyages, hors les livres eux-mêmes, visitez le site d’André Velter
Quant à Pierre Bonnasse, retrouvez sa plume magique dans les recoins du Littéraire :
Au cabaret de l’éphémère
À propos de Penser, classer, de Georges Pérec
À l’orient de tout
Éloge du Noble art
Tout est Dada
24e Marché de la Poésie
sans oublier ses mots dits puis ciselés par son écriture : ici, et là... où toujours la poésie règne.
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