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Avec Gilles de Rais, Erzsébet Bathory survit dans les mémoires comme l’une des plus célèbres et des plus cruelles tueuses en série de l’Histoire. À tout jamais belle et impassible devant l’horreur, comme une poupée de porcelaine sous le front de laquelle brûle un pandémonium digne des délires de Bosch, elle s’oignait du sang de jeunes filles qu’elle emprisonnait dans une cage garnie de pieux acérées qui perçaient les malheureuses de toutes parts, les pressuraient comme des fruits à la pulpe écarlate tandis que ses complices les tourmentaient avec des lames. Il y eut aussi le tison, qu’elle allait jusqu’à enfoncer au fond de la bouche de ses victimes, les cisailles avec lesquelles elle sectionnait les doigts, explorait les plaies des poitrines découvertes, découpait les chairs humaines dont elle nourrissait ses prisonnières. Où qu’elle fût dans cette Hongrie du XVIe siècle encore brutasse, superstitieuse et hirsute, à Vienne, Csejthe ou l’un de ses onze autres châteaux, Erzsébet Bathory torturait, mutilait, tuait au nom de sa soif de jeunesse éternelle et de sa seule jouissance perverse. Plus de six cents jeunes filles périrent sous ses sévices.

Noble désœuvrée, qui n’aimait le monde que pour y briller, n’ayant d’autres occupations qu’elle-même bien qu’elle eût quatre enfants, elle fait songer au des Esseintes de Huysmans, en une figure légèrement moins vaporeuse que celle du héros de À Rebours. Cette superbe femme est une ombre dure, éloignée de la réalité comme d’elle-même, qui a abandonné son scepticisme religieux pour la sorcellerie, signe que le savoir n’a pas amolli un caractère issu d’une lignée prestigieuse d’aristocrates dégénérés où la cruauté infusait dans chaque glorieux représentant comme dans un précieux samovar. À la façon des lignées de chiens de race menées à l’épuisement génétique par la faute de l’insatiable quête de perfection de leurs tuteurs, la famille Bathory était percluse de tares, à commencer par la goutte et l’épilepsie, qui emporta l’un de ses plus glorieux rejetons, Étienne Bathory, roi de Pologne et cousin d’Erzsébet. L’alchimie, la musique et les charmes n’y firent rien. L’existence de la dynastie fut ponctuée d’accès de veulerie, de cruauté et de folie qui s’épanchèrent et roulèrent comme les sanies emportées par le cours purulent d’une fatalité perverse. Rien n’a jamais retenu les Bathory, aucune morale, aucune espèce de piété sacrée n’ont détourné leurs yeux des abîmes du crime. Meurtre, inceste, luxure souillent à jamais leur nom. Chaque membre de la lignée semble avoir préparé l’avènement d’Erzsébet la tueuse, apportant à la légende ses méfaits et ses délires en propre comme l’on tracte des pierres sanglantes pour bâtir une cathédrale noire : tel cousin entretenait une passion réciproque pour sa propre sœur, d’où furent issus deux enfants ; tel oncle, un certain Istvan, qui vint en aide aux Habsbourg, fut un courageux guerrier illetré, cruel et menteur qui quitta la Transylvanie en emportant tout l’argent de cette région dont il était palatin ; sa folie était telle qu’il prenait l’été pour l’hiver et se faisait alors voiturer en traîneau, comme par temps de neige, sur des allées couvertes de sable blanc.

Sous la plume de Penrose, la lecture se constitue en un authentique aventure romantique, au sens le plus strictement littéraire qui soit. Par certains aspects, l’on a le sentiment de lire certaines pages de La sorcière de Michelet, marquetées de ces périodes prises dans des phrases échevelées où se percutent les bouleversements de plusieurs mois d’errance, de ces envolées lyriques épicées de détails choisis, pesés par l’écrivain comme s’y prenaient les faiseurs de potions avec leurs ingrédients interlopes :
Erzsébet était née là, à l’est, dans cet humus de sorcellerie et à l’ombre de la couronne sacrée de Hongrie. Elle n’avait rien de la femme ordinaire que l’instinct et la vitalité chassent, peureuse, devant les démons. Les démons étaient déjà en elle : ses yeux larges et noirs les cachaient en leur morne profondeur, son visage était pâle de leur antique poison. Sa bouche était sinueuse comme un petit serpent qui passe, son front haut, obstiné, sans défaillance. 

Ce texte vif et passionné est parcouru du grand plaisir trop souvent décrié de la digression (ce discrédit vient sans doute de ce qu’il exige une maîtrise artistique que beaucoup de littérateurs ne possèdent pas), qui dote le récit d’un large corps étudiant tous les aspects d’un passé où l’on passe en frissonnant. L’auteur a constitué un grimoire, qui explore les arcanes de tous les savoirs, des peurs, des sortilèges et des intrigues politiques de la Hongrie du XVIe siècle. L’on est largement plus proche de Sterne que des atermoiements saccadés de Radcliffe. Rien ici de ce gothique de pacotille monté sur roulettes pour faire vibrer la prude bourgeoise : les fantômes, les monstres et les vivants cohabitent dans une même dimension où les sorcières des contes supplicient les belles vivantes, où l’horreur confond la réalité et les superstitions.

En vérité, l’ouvrage de Penrose accomplit le tour de force de circonscrire le mystère indévoilé de la cruauté humaine. Cette quintessence obscure qui intrigue autant qu’elle effraie niche au cœur de ce livre comme un froid soleil d’onyx qui l’irradie et le fortifie. Erzsébet Bathory et sa soif insatiable de chair humaine dessinent une immense flaque de néant qu’Hitler, Staline et de nombreux autres philanthropes de tous les continents ont de nouveau macabrement révélée lors du XXe siècle. Aussi faut-il décidément être bien philosophe pour affirmer que l’Histoire se répète comme une farce. Si cela était vrai, la Providence - le Hasard (rayez la mention inutile) aurait décidément bien mauvais goût...



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Baptiste Fillon, le 15 février 2007 - article2829.html
Valentine Penrose, La comtesse sanglante, Gallimard, coll. "l’Imaginaire", avril 2004, 235 p. - 7,50 €.
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