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Chapeau bas
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Alexandre Astrid est un flic vieillissant, mis sur la touche par sa hiérarchie et qui achève de moisir dans l’alcoolisme et le mépris de soi. Il est tiré de cette inertie sordide par un manuscrit que lui a envoyé par la Poste une vieille connaissance, juste avant de se suicider. En fait de révélations post mortem, ce sont de bien désagréables lumières qu’Astrid reçoit en pleine face - des lumières qui n’en sont pas tout à fait, qui le contraignent à reprendre une ancienne enquête et, par la même occasion, à replonger dans les douleurs les plus vives de son propre passé.
L’histoire pourrait bien commencer ainsi. Pourrait. Mais sait-on jamais où, comment, pourquoi commencent les choses... Toujours est-il que le livre, lui, ne débute pas du tout par là. C’est d’abord une scène étrange, un lent, très lent rituel érotique tout imprégné de torpeur. Puis ce sont les retrouvailles de Matthieu et Ariel, laconiques, baignées de malaise - on devine un lourd passif entre eux deux d’interdépendance, d’amitié trouble, et une femme, Florence, devenue l’épouse de Matthieu. Ensuite seulement intervient Astrid. L’on passe ainsi de chapitre en chapitre d’une histoire à l’autre, chacune dévidant son lot d’indications à décrypter et de personnages portant leur souffrance à fleur d’âme. Bien sûr tout est lié. Et les explications sont fournies petit à petit, pareilles à d’infimes squames qu’un doigt obstiné détache d’une peau irritée. Mais quand on croit dénouer un lien, un nœud se forme ailleurs et ce sont d’autres liens qui apparaissent. Et ainsi de suite, de glissements en rétablissements trompeurs, jusqu’à la fin du texte.

Pour épaissir le trouble, c’est toujours "je" qui raconte. Qui est je ? S’agit-il de plusieurs voix qui interviennent tour à tour avec, pour rythmer leur alternance, le cliquetis discret mais suffisamment obsédant pour qu’on ne l’oublie pas, de ces sphères d’acier soumises au mouvement perpétuel et condamnées à s’entrechoquer éternellement ? Déjà l’on peine à asseoir sa lecture sur une topographie temporelle solide - à l’aide d’un peu de vigilance on parvient cependant à passer du présent quinquagénaire d’Alexandre Astrid à son passé antédiluvien de flic brillant en passant par la longue éclipse qui a suivi la mort de sa femme et de ses enfants. Mais il faut aussi se cramponner aux va-et-vient entre enfance, adolescence, et maturité que s’accorde Edouard Dayms. En plus des incessants sauts de "je" les époques valsent, et l’on doit sans verdir ni virer nauséeux voguer de l’une à l’autre. Et tâcher de faire la part entre réalité, imaginaire, et délires obsessionnels. Croyez-le ou non : jamais l’on ne tébuche si gravement que l’on soit découragé de continuer. Au contraire : le voyage est si bien organisé que les égarements sont délices et les échos, les fausses pistes, les bouts de récit qui se reflètent l’un l’autre si bien disposés que l’enlisement n’est jamais total.

Peu à peu les écailles tombent et la fleur s’effeuille, découvrant, nu, son cœur de lumière ardente. Mais la lumière elle-même n’est pas ce qu’elle paraît être ; trop de parcelles mi-ombre mi-clarté se sont accrochées à la mémoire au fil de la lecture et, alors que l’on pense s’acheminer vers les ultimes éclaircissements, les nœuds troublants qui se sont formés ici et là resurgissent. Surtout parce que l’on pense, rétrospectivement, à un petit détail, une particularité de style qui parcourt tout le livre et traverse tous les "je" à qui la parole est donnée : l’allure inhabituelle des incises. Aux tournures inversées telles que "dit-il", "fit-elle", "dis-je"..., l’auteur a substitué de place en place "il a dit", "elle a fait", "j’ai dit". Cette singularité est trop singulière pour être commune au langage prêté à tant d’individus distincts ; sa récurrence tend à confondre les "je". Et l’on se prend à supposer qu’Alexandre Astrid, Ariel, Matthieu, Edouard ne sont pas seulement des êtres dont l’individualité est sujette à caution parce que l’un emploie sa folie à un jeu ambigu où il s’approprie la vie des autres et la transfère sur des personnages rêvés auxquels il a gardé certains de leurs traits réels, mais un même "je" protéiforme, dont les mille facettes se diffracteraient sans fin dans les subtils dispositifs réfléchissants mis en place dans le récit. 
Ce n’est pas un hasard si la toute fin du texte se dissout dans le bleu de méthylène, entre mer et ciel...

Le bleu, pas le noir : de la lumière tempère l’ombre. Avec ironie certes, à travers le grand et lumineux patronyme Alexandre Astrid, brandi comme l’antiphrase de la destinée et de la personnalité d’un homme qui a besoin des tortuosités mentales d’un meurtrier schizophrène pour entrevoir quelques miettes de lumière au fond de la nuit où il s’est laissé couler. Mais la clarté virginale a aussi une vraie présence, encore signifiée par un prénom, Marie. Oui, la ténèbre se fêle et elle n’est pas absolue. Sans doute est-ce à cette atténuation que l’on doit la couverture : d’un noir aussi profond que le permet le bleu dont il semble nourri, elle laisse un peu de blanc venir et pénétrer en poussières l’uniformité de l’ombre - mais juste un peu, à peine !

Voilà pour la forme, et l’habillage - de l’architecture de prestige que rehausse l’usage des mots. Mû par un sens bouleversant de la musique qu’orchestrent les jeux entre leurs sonorités, leurs connotations et leurs polysémies, il est éminemment poétique. À l’art de la narration suspendue quand il faut et troublée comme il convient pour saper la superbe du lecteur qui se croirait certain du chemin qu’il parcourt, il faut ajouter cet ineffable doigté de virtuose qui laisse surgir le poème dans la trame serrée de la prose - un poème parfois aiguisé d’un terme trivial, voire vulgaire ou grossier :
Les notes de Schubert continuaient à éclore et mourir dans la même seconde, après avoir libéré tout leur suc. Parfums et couleurs. Nos chers disparus dansaient sur la pointe des pieds au milieu de ce champ éphémère. (p. 204)
Puis, de sa voix mortellement douce, de sa putain de voix qui caresse les pétales avant de les arracher, il a dit : (p. 226)

Histoire de ne pas quitter les pétales, je pourrais continuer encore et encore à faire cheoir, dans cette chronique, les citations et à dépouiller la rose sombre de ses beaux atours. Ce serait gâcher un plaisir de lecture que je vous promets immense - à condition que vous soyez prêts à expérimenter ce que peut être le pouvoir d’absorption d’un trou noir : ce roman en est un ; il vous happe et je ne suis pas sûre que l’on en sorte...

NB - Découvrez une autre lecture de ce roman par Dominique Baillon-Lalande, ainsi qu’un bel entretien avec Marcus Malte (rubrique "Interviews") sur le site d’Encres Vagabondes



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Isabelle Roche, le 20 février 2007 - article2828.html
Marcus Malte, Garden of love, Zulma, janvier 2007, 320 p. - 18,50 €.
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