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Pour tous les hommes qui ont soupiré d’aise quand la Duras a tourné le coin ou simplement l’ont jugée "ennuyeuse".
Pour tous ceux qui, comme moi, ont cru à sa sortie, voir en
L’Amant, un roman rose... et parlé de littérature de perte blanche....


Demoderato cantabile

"Le club des boudins mâles" se sera déchaîné contre la Marguerite Duraille ! Cette crapaude, cette mégère à lunettes, cette ruine, ce tonneau, cette outre, jamais ne cessera d’importuner Paris du fracas de ses orgasmes passés, d’encombrer ses ruelles de ses volumes roses et prétendra toujours conduire ses lecteurs en ses sombres alcôves !
Obscène, forcément, obscène...
D’autres encore, nombreux, l’auront seulement taxée d’écrivain pour femelles, méprisée, ses films devenus synonymes d’ennui. C’est Duras disait-on, au lieu de dire rasoir.

Obscène

Sans doute, Duras l’a-t-elle été, et excessive, voire folle, indécente d’oser réécrire le vieux Cantique au féminin. L’obscénité pas plus que la folie assumée ne barrent les portes du Jardin littéraire, au contraire... 
Charles Bukowski peut se gratter les couilles ; Jean Genet, bander à mort pour la Palestine judenrein, et Michel Houellebecq, moquer toutes les vieilles en attente de silicone, cela passe pour sublime. Les cracheurs anti-Occident, en de certains milieux, ont d’héroïques visages, quand la Duras prétend, aux portes d’un paradis perdu, s’en revenir, fixer l’instant où l’innocence s’est détachée d’elle, "rose des sables", ou plutôt bambou nain vendu à un riche Asiatique, demi-vierge à l’instar de l’héroïne montherlantienne, découvrant le lien entre sexe et argent, le pouvoir du désir et l’infinie tristesse que procure la première fêlure. Cette fin de l’innocence, devenue la tarte à la crème de la critique attachée au monde anglo-saxon, pourtant marquait le territoire et l’œuvre des Alain-Fournier, Émile Clermont, Jean-René Huguenin, Dominique de Roux dont les meilleurs des lecteurs refusèrent toujours de l’admirer, Elle.
Accès de misogynie attardée ?
Cicatrice de l’éternelle guerre civile en France ?
Refus de sa syntaxe irritante ?

Le style, à moins de se résoudre qu’à ne vouloir briller, éblouir, tient au plus intime : consolation, réparation des âmes et des rêves détruits par la musique des mots. En définitive, le mode où l’on écrit ne saurait se juger à l’aune des codes professoraux : ici la lancinance apprise aux rives du Mékong, dans la moiteur et l’infini des jours ; ailleurs, l’afflux de détails susceptibles de capter l’attention de l’aimée chez Madame de Sévigné écrivant à son inattentive fille ; la mélancolie et la distance barthésiennes : ce que j’écris ne me fera pas aimer de celui que j’aime ; à moins qu’au siècle de Scott, l’arrière-pays shakespearien offre la géographie, le paysage intérieur, la structure secrète au roman, ou que le trop lourd Henry Beyle ne traverse son époque au pas de cavalerie. Nous ne choisissons ni d’apprécier ni d’être ennuyé par les livres que nous lisons. Le goût, l’inclination qui, vers eux, nous entraîne, est de la même nature que celle-là qui, tellement mystérieuse, vers tel être, sexuellement, charnellement, nous transporte. Médire d’un écrivain hors de l’horizon par lui-même prescrit serait aussi stupide que de haïr les brunes ou les rousses, les frisées ou les filles de plus d’un mètre soixante-neuf. Parfaite, forcément parfaite dans les limites de son projet même, Marguerite Duras demeure un écrivain digne que l’on s’y intéresse. De son projet, il est loisible de disserter, mais de l’entière harmonie du fond et de la forme, du lien inextricable entre les choses dites et les mots pour le dire, nul ne saurait disconvenir.
 
Duras, en son minimalisme maniéré, se voulait Shéhérazade, écrivant sans répit pour ne point cesser d’être aimée. En sa naïveté, la disgraciée osa le clamer, quand Salinger, blessé par ses ennemis, le rude et médiocre Norman Mailer, choisit le silence, décidé à ne s’entendre plus jamais traiter d’écrivain pour campus, quand il n’avait jamais voulu qu’arpenter l’écart entre les merveilles et la hideur du monde, décidé à ne jamais y céder. Duras a-t-elle jamais composé d’autre chant que celui de la splendeur vive, barrée par la sottise, l’appât du gain, la médiocrité, la versatilité, vétilles en temps de paix, devenues en temps de guerre lâcheté, compromission, collaboration, veulerie, saloperie, pour tout dire.
Cicatrice de guerre civile ?

La matrone de la rue Saint-Guillaume qui voulut, de sa maison de verre - assez ringardement -, faire une Thébaïde à deux pas du Flore, passa par la case Parti communiste. Pour instruire sa défense, notons immédiatement qu’elle s’en fit exclure. Le moyen de ne point adhérer en 1944 au Parti des Cent-Mille fusillés, quand votre époux a quitté le pays en wagon plombé pour une direction inconnue, Dachau ou Buchenwald, et que vous ignorez s’il est mort ou vivant ? En ses jeunes années, avorton maigre au visage intéressant, cette vieille dame dont Paris s’est lassé connut la misère des colons blancs et celle des autochtones, la "Chose" encore, le retour du déporté.
Admirable, elle osa avouer ne plus pouvoir aimer l’homme déchu que son époux Robert Antelme était devenu ! Duras s’est tenue devant la faute française, voulut la laver, aussi simplement que Marie-Madeleine les pieds du Christ, pour se retrouver dans une cave de Saint-Germain-des-Prés, les yeux bandés, devant des Staliniens qui la sacrèrent dissidente ! Les Hussards et néo rigolent qui savaient le poème...

L’enfant sauvage n’était pas d’ici. En Cochinchine, elle n’avait lu que Delly, effarée soudain de découvrir un monde peuplé de séducteurs, de corrupteurs et de menteurs. Il ne lui resta plus qu’à demeurer en Littérature afin d’oublier le pouvoir de la nuisance humaine qui la rattrapa vite, l’acheva même, quand, au nom de toutes les femmes, elle clama la culpabilité de la femme Villemin. Duras dotait la mère, toutes les mères, du pouvoir de tuer son enfant, leurs enfants, marquant seulement ceci : qui donne la vie donne aussi la mort, scandale d’où naît la stupeur des mâles devant le syndrome de Münchhausen et ce mythe de la Sorcière inscrit dans le destin biologique même. En ce rare texte, pythie, sibylle, l’écrivain prouvait l’existence d’un Continent noir auquel Ils ne comprendront rien jamais, quelque peine qu’ils y prennent, Michelet en tête du cortège. Qu’avait-il de scandaleux ce texte rappelant que chez les Grecs, le crime commis s’échappe du meurtrier et que le mariage, ses charges et son supplice ne vont pas de soi : qu’il corrompt la passion, souille les cœurs et avilit les âmes par excès de prosaïsme ? Se sont-ils tenus main dans la main cinquante ans durant aux côtés de la même épouse sur le pont du Navire Épousailles, ces prêcheurs de morale qui jugèrent la Duras inconvenante ? En langage d’aujourd’hui, la dame reprenait le chant d’Héloïse, celui de Madame de Clèves, l’aria du renoncement nécessaire à la conservation de la passion. Qu’a-t-il de si déraisonnable ce texte pour tant agacer les dents ? Le scandale de la vérité, tout bonnement ! Les hommes sourient. Le désir leur est passion fixe, qu’un coït interrompt, quand la femme soupire longtemps après, happée par un vide incommensurable que tout l’alcool, toutes les addictions au chocolat, tous les amants du monde, toutes les fourrures, tous les présents et tous les enfants aimés, adorés, castrés ou pas, ne sauront combler.

Le mystère de la femme tient entier en sa furie de bacchante. Toute la raison pure, toute l’intellection des mâles n’y changeront rien. Vieillissantes, les femmes d’aventure, se font une raison. Jeunes filles, elles dialoguaient avec des spectres, aguichaient au sortir des rivières maints Ulysse, se consumaient d’amour pour des garçons qu’elles oublieraient à l’aube, tromperaient l’adoré en se laissant séduire par la douceur du drap, la lumière de la lune, préfèreraient la plénitude de la masturbation à la violence de la pénétration, surtout ne souffriraient jamais d’être assujetties... L’emprise, la chaîne toujours leur pèseraient, quand les mâles, préparés par leur mère au sacrifice, ne cesseraient d’attendre le moment. Giraudoux avant Duras et Euripide avant lui ont conté cet écart qui ne saurait se combler, que les mâles appellent guerre des sexes et qui n’est qu’une différence existentielle, le nom moderne de l’antique malédiction. Le succès de Duras auprès d’un lectorat essentiellement féminin nous rassure. 

À l’âge de Beauvoir, à l’âge de l’indifférenciation sexuelle et de la critique de genre, Marguerite refusa de faire la guerre aux hommes et chanta l’intranquille harmonie d’unions contre-nature qui, aux hommes, sans le recours de la Science, donne des fils et des filles. Beauvoir considérait qu’un enfant aspiré et un utérus cureté n’avaient pas plus de prix qu’une dent en allée. Duras crut mourir de mettre au monde un fils mort-né. Beauvoir, à Algreen, l’amant viking, fut liée par mille maux adorés, quand Duras, seule, décidait du lieu et du moment, renonçait ou se haïssait de se sentir prisonnière... L’une a le visage de Saint-Germain-des-Prés, celui du Cours désir où l’on apprend à souffrir, celui des classes préparatoires où l’on est mis au défi de se placer au-dessus des devoirs du cœur et de l’âme, au-dessus des lois, l’autre, celui du déclassement, celui de la Comtesse de Hong Kong plongeant dans l’Océan, sans souci du lendemain, façonnée par l’exil et la matérialité brute du monde.




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Sarah Vajda, le 9 février 2007 - article2822.html
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