Salina : le livre
Salina est une jeune orpheline recueillie par le clan Djimba. Bientôt nubile, elle est promise à Saro, le fils aîné de Sissoko et Khaya Djimba. Mais elle n’a d’yeux que pour son cadet, Kano. Malgré ses efforts, elle ne peut fléchir la volonté des Djimba : elle sera donnée à Saro. Alors elle va se battre avec ses armes : la haine, et la colère. C’est le début d’un long fleuve de sang et de malheurs qui coulera tout le temps d’une génération. Jusqu’à ce que sonne l’heure de la Rédemption. Salina décidément n’aurait pu porter d’autre nom que le sien, venu du sel que laissèrent ses larmes en séchant quand, enfant, elle cessa de pleurer une fois prise en charge par les Djimba... Toute sa destinée, d’amertume et de sable, se tient déjà dans ces trois syllabes, une marque comme en portent toutes les héroïnes de contes et de féeries.
Les noms - le clan Djimba, Lalibela, Sowumba, Sissoko, Kwane N’Krumba... - disent l’Afrique. Et le sable, le désert, les oueds, le pays des palmeraies... Quant à l’époque ? Les fusils et les coups de feu empêchent de l’estimer trop archaïque mais l’on ne peut pour autant la préciser davantage. L’espace-temps dans lequel s’inscrit Salina est donc un Ailleurs mal défini malgré les indices qui suggèrent la mélodie d’une Afrique rêvée ; c’est l’espace-temps détaché de l’ici-bas où se déploient d’ordinaire le conte et la fable mythologique. C’est bien de cela dont il s’agit, à en juger par l’importance que prennent les motifs merveilleux - les morts qui assument une part du récit, le recours à l’oracle, le défunt tourmenté, le fils né d’une mère fécondée par sa seule colère - et par le schéma que suit la pièce - bannissement de l’individu rebelle aux lois de la communauté, vengeance, épreuves à surmonter pour pouvoir rejoindre le groupe - à partir de thèmes récurrents dans les contes - une enfant trouvée, des frères rivaux, un mariage forcé... etc.
L’écriture de Laurent Gaudé est envoûtante ; qu’elle ait l’aspect de la prose ordinaire ou qu’elle se coule en vers libres, elle garde une rythmique puissante, incantatoire ; elle a le pas lent et un peu solennel des textes légendaires :
SALINA :
Je suis vierge à nouveau. Telle que tu me voyais lorsque tu n’avais pas ces grands yeux plats, comme des galets poncés par les pleurs. Frotte-moi, Mama Melita. Que je sente l’odeur des plantes monter le long de mon corps. Frotte-moi. Il y a tant de choses que je dois oublier. [...]
Les phrases sont courtes pour la plupart, et carrées dans leur construction - elles n’ont pas les rondeurs méandreuses des phrases fleuves à la syntaxe contournée. Elles font entendre l’implacable détermination de Salina à se venger, la rigueur de sa destinée, l’immensité du désert, le silence aussi bien que le bruit des combats, le poids de la tragédie et la place des gestes magiques dans une société où l’Autre monde jouxte celui des vivants de si près qu’il le pénètre intimement.
Évidemment dramatique dans sa forme, le texte emprunte néanmoins quelques traits sinon au roman, du moins au récit - terme ici admis dans une acception très large : il s’organise en sections intitulées plutôt qu’en "actes" et en "scènes". D’abord trois parties correspondant à trois époques, trois phases, en fait, de l’évolution de Salina : "le sang des femmes" ou son adolescence encore innocente bientôt brisée par son infortune et sa décision de se venger, "La dernière vertèbre" ou la lente gangrène que fait courir sa haine, et "Le don des larmes", ou la maturité de Salina, ses ultimes gestes sanglants et, enfin, sa rédemption. Chaque partie est elle-même subdivisée en séquences étiquetées d’un titre, qui alternent scènes à plusieurs personnages et monologues, ceux-là jouant le rôle de sutures narratives qui donnent à voir les événements comme à vol d’oiseau et parcourent les années en quelques mots. L’on écoute tour à tour Salina, Sissoko Djimba, Saro, Kano, Mama Melita... sans que le passage à trépas réduise quiconque au silence ; ces monologues-intermèdes, qui scandent la pièce, ressemblent à ces moments où, dans une veillée, un conteur s’invite dans son propre récit, regarde agir ses héros puis s’adresse à ses auditeurs comme au creux de leur oreille...
Violente et crue, exaltant des valeurs guerrières et des rigueurs d’âme d’une extrême dureté, aride et grande comme les meilleures tragédies, Salina s’achève sur un échange rédempteur, sublime parce qu’il exprime un absolu du don et tient en son creux l’alpha et l’omega du cycle universel de la vie : l’os d’un vieillard défunt contre la promesse vitale que représente un nouveau-né - Un vieil os contre ton fils. C’est tout ce que je peux donner.
Après le sable et le sang, les larmes et les cris, la lumière et la douceur paisible d’un amour maternel enfin ranimé :
SALINA (seule) :
[...] Prends tout ton temps, mon fils. Nous sommes seuls, ici. Et je vais vivre pour toi.
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