Paris, peu après la Seconde Guerre mondiale. Charles Spodek retrouve son cabinet de dentiste qu’il avait dû abandonner à cause des lois autorisant la spoliation des biens des juifs. À ses côtés, sa femme, Clara. Leur cadette, Jeanette, n’est jamais revenue des camps de la mort. Quant à leur aînée, elle reste volontairement murée à l’abri du monde extérieur dans le couvent où elle s’était réfugiée trois ans plutôt pour échapper à la déportation.
Qui aime aller chez le dentiste ? C’est par une question dont la réponse semble aller de soi que Jean-Claude Grumberg invite le spectateur à d’autres interrogations beaucoup moins évidentes. Comment décrire l’indescriptible, prononcer l’indicible ou se résoudre à l’inacceptable ? Difficile pour le docteur Charles Spodek d’y répondre. La détresse et l’incompréhension de parents face à la mort de leur enfant, au repli total de leur fille aînée... C’est à travers les yeux d’un enfant, peu enthousiaste à l’idée de se faire soigner les dents, que le spectateur assiste à la mise en place de la trame. Dépouillée, sobre, la pièce se déroule principalement dans l’appartement du dentiste, adossé à son cabinet. Le décor est installé, favorisant une atmosphère d’emblée poignante, voire oppressante, qui met immédiatement le spectateur ou le lecteur au cœur de la pièce. Pourtant, l’œuvre est tout sauf larmoyante, grâce au style plein de tendresse, parfois teinté d’humour, de Jean-Claude Grumberg. De même, un chœur classique, emprunté aux tragédies grecques, vient ponctuer l’histoire de quelques chants, acentuent ainsi une atmosphère dramatique.
Bien que l’action se tienne dans la France de l’après-guerre, le spectateur n’a pas pour autant l’impression de suivre une histoire totalement abstraite ou lointaine : xénophobie, intolérance, guerre, indifférence sont autant de maux qui lient inexorablement le deuil impossible de la famille Spodek à notre société. Car Charles et Clara Spodek nous apparaissent comme une famille ordinaire, autrefois unie et heureuse, qu’un drame hors du commun est venu bouleverser - détruire, même. La perte d’un enfant dans des conditions inhumaines, inacceptables, engendre la colère, la négation, le silence, le refus, le rejet avant de laisser place aux interrogations, puis à une nouvelle vie - un nouveau départ qui s’apparente à une forme d’acceptation, tout du moins de résignation. C’est finalement la vie qui triomphe face à la mort, mais au prix d’une douleur omniprésente, pénétrante, qui nous touche tous, et dont le père, Charles, se fait l’écho.
L’auteur, qui a déjà à son actif une trentaine de pièces, est également scénariste ; il a reçu le césar du meilleur scénario pour Amen de Costa-Gavras, portant sur le rôle de l’Église dans la déportation, et participé au téléfilm 93, rue Lauriston, qui relate l’histoire de la "gestapo française" et de sa participation active aux rafles des juifs français. Un sujet qui hélas nous semble encore d’actualité aujourd’hui, bien que ce soit sous des formes différentes et envers d’autres populations que s’exercent incompréhension, intolérance, exclusion. Mais la conséquence est toujours la même : l’extême souffrance de ceux qui subissent l’ostracisme.
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