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Les livres qu’on aurait voulu pouvoir écrire...

Mon prochain roman sera en librairie le 1er février. Son titre : Abel. Eh oui, le frangin, assassiné par son frère. Vous ne vous en doutiez pas : Caïn, perclus de remords, a réapparu sur terre sous diverses identités. Quel enfer... Sauvé néanmoins à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Sauvé par l’amour, l’amour absolu, cet amour qui est justement si rarement terrestre... Mais je ne vais pas faire ici l’apologie de mes propres œuvres. Pardonnez-moi ce début de prétention.
Saviez-vous que les auteurs sont des trouillards jamais réconciliés avec leur art ? Mon propre livre terminé, prêt à être lu ( ???), je découvre avec angoisse les ouvrages que j’aurais voulu écrire. Je citerai dans ma chronique ces bouquins récemment parus et qui sont, dans des genres différents, des récits très écartés de mes sentiers personnels.


W
illiam Boyd ? Un écrivain américain né au Ghâna en 1952. Son recueil de nouvelles - La femme sur la plage avec un chien - est un exemple de perfection et d’extrême simplicité. Si je n’ai pas trop apprécié la forme "alphabétique" de "Beulah Berlin de A à Z", les huit autres textes sont fascinants, inattendus. La chute de chaque nouvelle que l’on supputait dramatique nous ramène pourtant à la plate réalité du quotidien, comme un ouragan qui se serait retiré sans laisser de traces. Car c’est ainsi que les êtres vivent, à l’abri de l’exaltation, mais aussi du désespoir. Pour preuve, l’atypique "Yves Hill", l’histoire, poignante à nos yeux, d’un vieil écrivain, égoïste, célèbre jadis, sauvé de toute rancœur ou nostalgie, dans la solitude totale de celui qui a regardé passer la vie et s’agiter les êtres, imperméable aux déchirures de l’âme, étranger à son corps. 
Les autres êtres humains, aussi bien que vous pensiez les connaître, sont totalement opaques, totalement mystérieux. 
Bien sûr, on connaît des moments de bonheur : la jeunesse, fort heureusement, camoufle les abîmes en gestation :
Les quelques semaines après qu’Alice Durrell eut accepté de m’épouser ont été les plus heureuses de ma vie, je dirais. Je revenais de la guerre (la première), intact, et j’étais ridiculement beau dans mon uniforme de marin. Bell et Winter m’avaient payé une avance de 100 livres pour mon premier roman, L’Aiguille tremblante. Je repense à cette époque comme s’il s’agissait de l’histoire de quelqu’un d’autre - sans aucun rapport avec l’homme que je suis aujourd’hui. Mais ce bonheur doit m’avoir versé un dividende sur lequel je peux tirer à présent - à moins que l’amertume subséquente à la rupture avec Alice l’ait annulé...


A
utre temps, autre lieu, autre histoire, autre style, autre vérité : Racaille de Karim Sarroub. Le titre ? Ne vous y fiez pas. Il se lit au énième degré. Karim, Français - d’origine algérienne comme on dit bêtement -, ne s’en prend pas spécialement aux Français, ni aux diffuseurs de théories xénophobes (sinon au racisme ordinaire dont se défendent les braves gens). Il raconte l’itinéraire d’un Algérien de 16 ans qui fuit sa famille (mémoire terrifiante de la "fête" de sa circoncision). Cette errance sordide se tient à distance d’une lamentation rédemptrice. La fantaisie primesautière du jeune héros a tempéré d’un fatalisme revitalisant tout ce qui pourrait nous tirer des larmes stériles. Mohamed fuit également les magouilles et les interdits stupides de ses propres coreligionnaires, leur infantilisme et leur cruauté... Une lucidité qui n’épargne personne et fait fi de tous les tabous. La vie est là, bleue et aguichante.

Après un périple algérien avec son copain Mustapha (homosexuel), il débarque, seul, en France. Son destin d’immigré clandestin est-il pire ? Pas sûr. Beaucoup d’humour, un parler franc, une sagacité tranchante, une rage salutaire, une violence nécessaire : voilà l’armure sous laquelle se préserve notre Candide pour mieux nous dire l’enfer d’un jeune être humain en prise avec la bêtise dévastatrice de ceux qui se soumettent à des codes sans fondements. Racaille est le très alarmant deuxième roman d’un jeune auteur courageux.


J’
ai été entièrement "bluffé" par Le bon serviteur, roman atypique et troublant de Carmen Posadas, écrivaine espagnole. Suspense garanti, atmosphère inédite, Le bon serviteur évoquerait la présence organisée d’un Lucifer moderne, fondu dans la masse anonyme de la société actuelle. Manipulation ou véritable entreprise subversive ? Le lecteur reste sur une faim exacerbée jusqu’à la... fin de cette fiction décapante.
Au centre du récit, le conflit larvé (entre amour et haine) de deux femmes : la mère, séductrice indestructible et apparemment inébranlable (une sorte d’éternité de la beauté : "Parce que je le vaux bien !!!", énonce la pub au service tardif des septuagénaires), et sa fille de 50 ans, belle aussi, mais timorée, photographe de renom, inquiète et toujours soumise à la mère prédatrice. À Madrid, deux productrices de télevision (un couple diabolique de clonesses surexcitées) montent un canular (genre caméra cachée) et persuadent - indirectement - Inès Ruano, la célèbre photographe, que ses succès sont obtenus grâce à l’intervention du diable qu’incarne, dirigé en sous-main par les diablesses, un jeune homme d’une beauté stupéfiante, comédien raté et vulnérable, tantôt noir de poils (pouvoir maléfique), tantôt naturellement blond et angélique. Le rôle de sa carrière brisée ?
Mais le secret - un crime enseveli dans la mémoire de la mère - est connu d’un vieux savant solitaire et bougon, passionné de sciences occultes, manœuvré lui aussi par les deux inquiétantes productrices sans foi ni loi. Celui-ci et son chat (incarnation animale du démon) ne sont pas insensibles aux innocents pâtissiers qui cachent leur entreprise au noir - et leur amour - dans les sous-sols de son immeuble. La part humaine qui détraque le mécanisme. Mais ce savant célibataire et son félin errant ne sont-ils pas partie prenante de l’assassinat jadis commis et camouflé ?

Beaucoup d’ingrédients que l’auteur manipule avec un art absolu du suspense. Ce roman, difficile à classer, est à la fois un policier, une interrogation sur la dictature de la beauté, sur les rapports ambigus entre mère et fille. Il est aussi une radiographie sans concession de notre civilisation de la jouissance à tout prix. Carmen Posadas est "possédée" par le génie de la mise en scène méticuleusement orchestrée. Son regard assassin sur les dérives humaines, sa connaissance de l’histoire des croyances sataniques à travers les siècles, son observation dévastratrice des lâchetés de ses congénères... insufflent à ce roman, au premier regard divertissant, une puissance maléfique que réchauffe ( ?) un humour machiavélique. Un régal, enraciné dans les ténèbres de la peur humaine.


Livres-S n° 1 : Les nomades de l’amour
Livres-S n° 2 : Se casser ! dit-elle
Livres-S n° 3 : Paroles, paroles ou le chantier de la vie
Livres-S n° 4 : Moi, je, sujets du verbe
Livres-S n° 5 : À la vie, à la mort
Livres-S n° 6 : Les yeux sans paupières du romancier
Livres-S n° 7 : Noir, très noir ou presque
Livres-S n° 8 : Fantômes pris sur le vif



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Hugo Marsan, le 22 janvier 2007 - article2796.html

 William Boyd, La femme sur la plage avec un chien (traduit de l’anglais par Christiane Besse), Le Seuil coll. "Points" (n°P1456), avril 2006, 200 p. - 6,50 €.
 Karim Sarroub, Racaille, Mercure de France coll. "Bleue", janvier 2007, 154 p. - 14,00 €.
 Carmen Posadas, Le bon serviteur (traduit de l’espagnol par François Maspero), Le Seuil coll. "Points", mars 2006, 367 p. - 7,00 €.
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