Zulma toujours...
Pour beaucoup - profanes ou briscards des Lettres vieux et moins vieux - les petites fêtes et les buffets organisés par les éditeurs en telle ou telle occasion se confondent avec mondanités creuses et prétextes à esbrouffe où les invités ne viennent que pour cancaner méchamment en grignotant des petits fours estampillés Daloyau, aussi guindés dans leur rutilance maniérée que ceux qui les avalent, les uns comme les autres soucieux avant tout d’en "mettre plein la vue". Lesquels invités omettent rarement de se gorger de champâââgne en riant fort aux mauvaises plaisanteries de tel potentat de la plume qu’il convient de flatter - mais dont ils riront sans vergogne une fois la fête finie. Sans doute des manifestations aussi désolantes ont-elles lieu. Mais il serait dommage de tenir pour seuls maîtres dans le petit monde littéraire le m’as-tu-vuisme, l’hypocrisie et la frivolité. Les maisons qui ne pratiquent pas ces tristes valeurs-là sont nombreuses. Parmi elles, Zulma, qui saluait 2007 par de douces réjouissances organisées dans ses locaux le 18 janvier dernier.
Comme chez des amis, on laissait en arrivant son manteau et son sac à l’étage, où les affaires des invités déjà présents gisaient dans un aimable chaos qui, pour avoir eu raison des sièges inoccupés, épargnait tout de même l’outil de travail - ordinateurs, piles d’épreuves, livres garnis de post it... Puis il fallait, ensuite, jouer un peu des coudes pour se mouvoir car l’espace est exigu ; on piochait un amuse-gueule en tendant le bras à l’improviste, on allait se servir à boire à côté de la photocopieuse et chercher son assiette de riz au curry fait maison, proposé à discrétion dans une bonne vieille cocotte Minute, en se taillant un passage vers la porte d’entrée. Se sustenter pouvait s’avérer sinon périlleux du moins aléatoire - mais la préoccupation alimentaire et "libatoire" était, au fond, presque secondaire : il régnait dans ces bureaux saturés de monde une atmosphère chaleureuse, réconfortante et des conversations amicales qui filaient leur train. L’on se sentait bien, heureux d’être là tout simplement comme dit, je crois, une chanson dont j’ai oublié le titre.
Je voudrais profiter de ces quelques lignes pour évoquer une nouveauté Zulma - datant de l’automne à l’instar des nouvelles maquettes adoptées pour les livres dont j’avais eu plaisir à dire ici tout le bien que j’en pensais - mais à laquelle je n’avais pas prêté suffisamment attention : le remaniement du site internet de la maison. Son architecture, son ergonomie et son aspect visuel ont été entièrement repensés. Je n’entrerai pas dans le détail de toutes ses fonctionnalités - je suis une piètre surfeuse et ne suis guère rompue au web-jargon qui me permettrait de les commenter avec précision et pertinence. Je mentionnerai juste qu’il a pris les couleurs du Nouveau Magasin d’écriture, cette "folie éditoriale" commise il y a un an déjà par Hubert Haddad. Il ne s’agit pas que de mimétisme visuel : le livre anime le site et le rend interactif (interactivité accrue récemment par l’ouverture d’un blog). La page d’accueil propose en effet au visiteur de participer à un atelier d’écriture en ligne, conçu sur le modèle de l’un de ceux figurant dans le livre. C’est un moyen génial - n’ayons pas peur des mots ! - de prolonger l’ambition de cet ouvrage-phénomène et de lui inventer des ouvertures vers les lecteurs. Vite, n’attendez plus : activez le lien suivant puis travaillez du clavier et de la souris : vous avez de quoi vous occuper, même si vous décidez de ne pas jouer aux ateliéristes !
Si l’on m’avait dit qu’un jour je succomberais à ce point à la séduction d’une vierge-folle hors barrière...
Zulma la radieuse ne doit cependant pas faire oublier ces deux informations, qui m’ont profondément attristée : j’apprenais en décembre dernier que les éditions HB étaient dans une situation critique (pour en savoir plus sur les ultimes développements de leurs démarches, cliquez sur ce lien) et que seule une réorganisation drastique pouvait leur laisser espérer de survivre encore quelque temps. Et voici à peine une semaine, Elisabeth et Jean-Pierre Boyer m’avisaient que les éditions Farrago venaient de déposer leur bilan.
2007 commence donc, pour lelitteraire.com, avec cette interrogation plus aiguë que jamais : dans quelle mesure un site comme le nôtre, avec ses moyens mais aussi ses limites et ses fragilités, contribue-t-il à aider les éditeurs et auteurs courageux que la qualité de leur travail ne suffit pas à installer durablement, ainsi qu’ils le mériteraient, dans le paysage éditorial actuel ?
D’où découlent bien d’autres questions : "chroniquer" un livre suffit-il à lui gagner des lecteurs ? Devons-nous résumer notre raison d’être à la seule défense/promotion de l’édition indépendante ? Quelle est la place réelle d’un simple site web comme lelitteraire.com, entre blogs, sites persos, et revues papier devenues institutions (Le Magazine littéraire, Lire et consorts) dans l’univers littéraire ?
Toutes questions qui ressemblent à un brassage continu de redites - je suis bien sûre que déjà ont couru çà ou là des questionnements à peu de choses près identiques. Cela prouve simplement que nous sommes en état de vigilance constante, que nous ne cessons de nous interroger sur nos actes, sur nos choix et que, par là, nous sommes prêts à nous remettre en cause quand il le faudra. Ce n’est pas tergiverser en permanence, c’est douter avec lucidité ; ce n’est pas pencher vers l’inertie, c’est prendre le temps de regarder où nous allons poser le pied avant de continuer. C’est l’attitude de qui veut parier sur le long terme en se gardant des décisions hâtives.
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