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Je n’aurais pas dû me laisser prendre, et tomber dans ce piège où s’enferrent les lecteurs naïfs dès que surgit la première personne dans un roman : assimiler l’auteur à ce "je" qui énonce. J’ai pourtant été d’emblée emportée par la conviction que Jordi Soler était cet ethnologue qui, dépositaire des souvenirs de son grand-père Arcadi, se met à explorer toutes les sources d’informations touchant à la Guerre civile espagnole et au sort que connurent les Républicains vaincus afin d’écrire un livre qui réunirait archives familiales et données historiques. Fi de la distinction habituelle entre auteur et narrateur ! À ma décharge j’arguerai que l’étiquette "récit" affichée par la couverture commençait de m’exposer à la méprise - un "récit" a davantage à voir, a priori, avec une réalité vécue qu’un "roman" - tandis qu’un autre détail, issu cette fois du dossier de presse joint au livre, me confortait dans cette voie - Jordi Soler est né au Mexique au sein d’une communauté d’exilés catalans fondée par son grand-père, Républicain qui émigra outre-Atlantique pour échapper à la dictature franquiste.

C’était donc une certitude : il n’y avait pas la moindre distance entre l’écrivain et le "je" instance d’énonciation du texte dans lequel j’étais plongée ; les protagonistes étaient tout bruts tirés de la réalité, et l’art du romancier ne se manifestait pas ailleurs que dans l’agencement très particulier des matériaux narratifs - les paroles, écrites ou dites, d’Arcadi, les souvenirs d’enfance du narrateur, son propre "présent" de chercheur d’informations, les données historiques -, dans la dramatisation des scènes les plus romanesques - par exemple l’évasion d’Arcadi du "train de Franco" et son séjour chez le communiste français, l’odyssée cubaine du républicain Cabeza Pratt... - et dans les effets d’attente ou les subtiles anticipations ménagés au sein de cette réalité passée et reconstruite. Reconstruction plutôt qu’invention... Quelque chose cependant dans ce même dossier de presse évoqué plus haut aurait dû m’alerter, et me murmurer que j’étais dans l’erreur - il est en effet écrit que Les Exilés de la mémoire, premier livre de l’auteur traduit en français, est son cinquième roman.
Alors récit ou roman ? Ma rencontre avec Jordi Soler allait répondre à la question - et je n’ai aucun scrupule à lever ici une ambiguité qui est peut-être délibérée car découvrir que ce livre est un roman l’a rendu, à mes yeux, encore plus admirable.

J’avais déjà été sensible à cette écriture "coulante" qui file d’une traite, mêlant dans un même flux la parole du narrateur, les mots prêtés à Arcadi - identifiables grâce aux caractères italiques -, qui se joue des strates chronologiques, passant par glissements insensibles d’une époque à l’autre - les années qui ont suivi la défaite de la République espagnole, l’enfance du narrateur, son "présent"... - et qui agrège tout aussi insensiblement les petites histoires de personnages secondaires à la trame principale. J’avais aussi aimé ces mots, ces bouts de phrases qui, çà et là dans le texte esquissent une sorte de refrain, impriment un semblant de rythme poétique à la prose. Et puis j’avais été émue par les descriptions, par l’acuité avec laquelle des mots simples restituaient sensations, odeurs, pensées... bouleversée enfin par ce qu’avaient enduré les personnages.
Tout cela est dû à l’imagination de l’auteur : ses réalités biographiques n’ont dans ce texte pas plus de part que les données strictement historiques telles que les actions et l’attitude de l’ambassadeur du Mexique Luis Rodriguez, ou la situation des Républicains espagnols enfermés dans le camp d’Argelès-sur-mer. Là où je n’avais perçu qu’une restitution poignante d’événements réels je décelais maintenant, outre une maîtrise de la narration, un immense talent pour camper des personnages, pour leur conférer, par la grâce des mots, une épaisseur psychologique et une densité humaine d’une grande finesse.
Je comprenais aussi qu’il y avait, dans ce roman, un degré supplémentaire de plasticité focale : ce n’était plus seulement un auteur-narrateur qui parvenait à s’approprier l’intériorité des quelques personnes dont il racontait l’histoire mais un auteur qui se glissait par l’entremise d’un "je" dans l’âme d’un personnage créé de toute pièce qui, à son tour, se glissait dans l’intiériorité des êtres qu’il côtoyait à travers documents d’archives et souvenirs racontés.

Quand bien même on ne serait pas sensible à ces prouesses formelles, il reste à lire un roman passionnant nuancé çà et là de cocasserie, tour à tour récit d’aventures avec ses péripéties innombrables et ses situations désespérées qui brusquement se résolvent, polar d’espionnage, saga familiale et, aussi, parcours initiatique de cet ethnologue qui part à sa propre recherche en s’efforçant d’éclairer les zones d’ombre que son grand-père a volontairement laissé subsister dans ses souvenirs.
Mais ce roman est, d’abord, inscrit dans la réalité historique la plus authentique. Cependant, l’impact qu’il a sur le lecteur doit beaucoup aux personnages fictifs qu’il fait vivre - des personnages forts qui, au-delà de leur histoire individuelle, posent des questions universelles : à quoi tiennent les engagements que l’on prend, les décisions par lesquelles on épouse telle ou telle cause ? D
’où vient que l’on renonce à ceci tandis que l’on s’engouffre dans cette voie que l’on avait refusée d’abord ? Qu’est-ce que lèguent à leurs descendants ceux qui occultent sciemment une partie de leur histoire ? De tels personnages sont l’apanage des grands romans - qui acquièrent plus de grandeur encore quand ces interrogations d’ordre existentiel se doublent d’une représentation de l’art du romancier, d’une mise en scène indirecte de sa façon de travailler et de se situer par rapport à ses personnages, à la matière de son livre.
(...) je décidai, tout en pensant qu’il fallait que je me rende en France pour fouiller dans la cave de la rue de Longchamp, que je sauverais uniquement l’histoire qui me définit, celle qui me perturbe depuis que je suis doté de mémoire. Je sauve l’histoire d’Arcadi parce que c’est celle que j’ai sous la main, nous ne faisons jamais que ce qui est faisable. À savoir, sauver, aimer, blesser, meurtrir ceux qu’on a à sa portée, le reste, ce sont les histoires des autres.

Comme dans Les Exilés de la mémoire où, peu à peu en effet, le "je" du roman cesse de n’être qu’une figure romanesque ; il devient une métaphore de l’Écrivain, qui rassemble ses sources, explore, creuse, puis se glisse dans l’intimité de ses personnages pour que sonnent plus juste les pensées, les sentiments, les gestes et attitudes qu’il leur prête même lorsqu’il conserve le point de vue distancié du narrateur extérieur. Cette dimension métaphorique du narrateur s’enfle jusqu’à son zénith : le geste sublime de planter en terre son stylo - l’instrument de son art - au pied du piètre mémorial que la ville d’Argelès-sur-mer a érigé en souvenir du terrible camp. Dans ce geste simple en apparence se dit la force que possèdent, parfois à leur insu, les écrivains et, plus largement, tous les artistes - une force qui les conduit presque systématiquement dans les geôles des dictateurs, aux côtés des opposants politiques réduits au silence par les régimes totalitaires. Et ce geste, sublime répétons-le dans son environnement romanesque, prend davantage d’éclat quand on apprend que la réalité lui répond : l’éditeur précise à la fin du livre que, depuis l’époque où Jordi Soler travaillait à la rédaction de ce roman, la vile d’Argelès-sur-mer a décidé de ranimer la mémoire et de rendre hommage aux réfugiés enfermés dans le camp en projetant la création d’un musée à eux dédié. Le stylo d’un écrivain peut être la plus somptueuse des gerbes - et d’un effet bien plus durable qu’une douzaine de roses... même si l’écrivain en question est un personnage de fiction.



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Isabelle Roche, le 25 janvier 2007 - article2792.html
Jordi Soler, Les exilés de la mémoire (traduit de l’espagnol - Mexique - par Jean-Marie Saint-Lu), Belfond coll. "Littérature étrangère", janvier 2007, 260 p. - 19,00 €.
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