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Rencontrée sur le plateau du litteraireTV au détour d’une sulfureuse "affaire Chazal", Sarah Vajda - qui, en sa vie antérieure fut metteur en scène au théâtre, ensuite docteur es lettres (EHESS) et a engendré, à ce jour, moult contributions à diverses revues, deux romans et quelques biographies remarquables - se propose d’esquisser une Esthétique du chagrin au gré des émotions les plus vives que lui auront laissées des livres, des auteurs, des rencontres... et de partager cela avec les lecteurs du Littéraire à travers des chroniques au style délectable, écrites d’une plume distinguée, savante, souvent ironique et cinglante.
Premiers traits jetés ici dans une longue et brillante réflexion développée autour du livre de Jean-Luc Moreau,
Sartre voyageur sans billet.
La rédaction 


Un drôle de clandestin
 
En guise de préambule, toute aigreur à l’écart, remarquons que Jean-Luc Moreau a commis un livre excellent qui ne fut guère chroniqué quoiqu’il ait paru chez Fayard en l’an de Grâce 2005 où, de Jean-Sol Partre, il plut à la France de se souvenir avec force tapage, de la Bibliothèque Nationale aux orphéons sans lecteurs... Le livre existe et peut-être demain, au hasard d’une thèse, d’un ouvrage général sur le siècle, plaira-t-il à un étudiant ou à un aspirant à la haute gloire des Lettres (ce jeune homme de province vers lequel vaguait la pensée de Stéphane Mallarmé ou de Paul Valéry sachant écrire pour les happy few) de le lire, le commenter et en distinguer l’intérêt supérieur.

Le thème en est inédit, il s’agit ici, Sartre voyageur sans billet, non pas du pape français de l’existentialisme qui, à Heidegger fut - tradition française oblige - ce que Victor Cousin avait été à Kant, ni du censeur des lettres françaises, porteur de valises, pas davantage de l’engagé qui s’est beaucoup trompé, du séducteur aux pieds sales, chef de file du Club des boudins mâles, du mauvais amant du Castor, du nabot juché sur un bidon devant les Usines de Billancourt, du crieur de la "Cause du Peuple", du dramaturge pressé d’illustrer des doxae, de l’anti-bourgeois proclamé qui installa la dissidence au cœur de l’Institution en refusant en 1974 le plus prestigieux des prix littéraires, mais de l’enfant triste qui demande réparation au voyage, en un mot du bon élève qui croisa le chemin d’un écrivain marqué par la grâce, Paul Nizan, son condisciple du Lycée Henry IV, rencontré l’année de leurs 15 ans.

Sartre voyageur sans billet possède le charme devenu rare des livres érudits et buissonniers. Jean-Luc Moreau a lu ce que nul ne lit plus, les prédécesseurs de Gide, de Louis Guilloux et d’Eugène Dabit à Moscou, Paul Morand, Jean Paulhan et Paul Bourget... Il sait tout du premier XXe siècle. Ce professeur en fuite n’appartient pas à la race des universitaires qui entrelacent avec plus ou moins d’adresse des fiches cousues de réflexions pseudo-personnelles, mais à celle des essayistes qui, dominant leur sujet, en dépassent les apories pour offrir au lecteur une visio nova qui ne soit pas pure idiosyncrasie, mais patiente déduction née, et non surgie armée de pied en cap, d’un ensemble de preuves. Cet essai, à l’instar de son objet, est voyage. Il nous faut les mains et l’esprit libres, sans bagage, sans idées préconçues, emboîter le pas de Moreau, suivre Sartre de Berlin à New York, de Venise en Grèce, détruire en nous l’homme de culture (ce qu’est le lecteur de guide), l’amateur (le touriste) pour faire de notre lecture un voyage, une aventure dont, n’attendant rien, nous serons comblés.

L’acmé du livre tient à la découverte de ce qui lia Jean-Paul à Paul, non pas Bourget cher Jacques Laurent qui, en Hussard alliez toujours un peu vite, sous-estimant l’auteur des Leçons de psychologie contemporaine, mais à Nizan. Toute sa vie, Sartre regrettera de ne pas avoir reçu la duende de Nizan. Le meilleur se sera fait tuer à la guerre et le survivant, Sartre, n’aura de cesse de dépouiller le vieil homme pour attendre, loin de Saint-Germain-des-Prés et de Boulogne-Billancourt, la liberté native du premier. Donc Moreau a relu La Nausée à la lumière du Cheval de Troie dont le succès de La Nausée, celui de L’Étranger et de La Condition humaine obscurcirent la fortune. Nizan avait élu le voyage, non pas en clandestin, mais en fit sa situation : normalien et agrégé, il quittera le confort de l’Institution pour "l’édition, la librairie et le journalisme", le salaire pour la galère, au nom des idées mêmes que Sartre - qui a signé sous Vichy le fameux formulaire dans lequel tous jurèrent n’être ni juifs ni francs-maçons - professera une vie durant. Sartre cessera d’enseigner, seulement gloire acquise et la figure de Nizan comme une ombre portée, un reproche, une grâce offerte obsédera sa vie. 

Sartre est un des personnages de ce Cheval de Troie comme Drieu, un des masques d’Aurélien avant que le grand Aragon contre Nizan ne rejoue la mise à mort de Barrès par Dada, donnant au traître et au lâche policier Orfilat son visage ! À l’homme qui a supporté Triolet toute sa vie et se sera envoyé en l’air après sa mort dans les palaces parisiens au frais du Parti, il sera beaucoup pardonné ! Au bâtard qui a cru trouver dans le peuple, un père et cru deviner sa Loi sous la figure de Maurice Thorez, je ne saurai, fille de..., jeter la pierre, au nom d’À la lumière de Stendhal, de La Semaine sainte et d’Aurélien justement ! Pour avoir été le pédé d’un Parti dont le matérialisme historique faisait un lieu où les camarades-femmes durent abandonner leur legs ou disparaître, sans cesser de servir le pain de la Révolution aux guerriers, d’un parti où Ethel R. ignora toujours pourquoi elle mourut, il sera par passion de l’ironie absous ou presque ! 

Je n’avais lu de Nizan que La Conspiration et les Lettres du Front, vu un spectacle aussi adapté d’Aden Arabie et l’éclat de Sartre romancier s’en était un peu décoloré. Avec ce Cheval, les derniers éclats se sont dissous. À la fin d’un siècle où le potentat célinien nous a enseigné que "Les bons sentiments toujours font de la mauvaise littérature", donnant à croire que les mauvais servent de terreau au génie, le brandon des poètes antiques s’est éteint. Place aux Vivants ! La porte est étroite et le portillon de postulants encombrés ! Exeunt donc la douceur virgilienne qui voudrait envoyer à la guerre les pères de famille et les vieillards, la consolation d’Ovide qui, aux corps blancs des amoureuses promet l’éclat posthume de la voie lactée et l’éternelle reviviscence du laurier ou de l’orme ! Qu’il est bon aujourd’hui de lire ou de relire Nizan, romancier du visage humain. Aujourd’hui après que Simone de Beauvoir a proclamé qu’après la guerre : même le brin d’herbe avait changé, il convient de se souvenir que, selon que vous soyez nés prolétaires ou bourgeois, la qualité de l’herbe (herbe de serpents et non pas pacifique), diffère.

Cher Nizan, que vous lire rassure ! Il était donc loisible de dire avec grâce et sans misérabilisme la misère et l’avortement, l’inégalité des femmes devant le combat contre le temps, la détresse ouvrière, l’injustice et la méchanceté du monde. Point n’était besoin pour cela de recourir à l’ordure et au désespoir. L’ontologie de l’inégalité, sans emphase et sans militantisme quoi qu’on dise, par la grâce du roman, disparaissait et cette question du mal, tant rebattue, s’éloignait : les hommes pouvaient échapper à leur destin, il leur suffisait de mourir debout ! Il suffisait, camarade, de retrousser ses manches pour que demain fût un autre jour. Ah ! l’horrible mot que celui de camarade depuis que le PCF et les fascismes l’ont dévoyé ! Montherlant se souvenait du 1er mai 1936 au cœur de l’Occupation, là le motif de sympathie qui irise l’œuvre de Nizan et la Question sociale toujours à l’ordre du jour, agacèrent vivement l’Institut allemand... Moreau a vu ce que Céline avait fait à Sartre, combien il l’avait dévoyé, comme il en dévoya d’autres et fera, honneur à lui, de Nizan vivant et mort l’outsider, l’ombre qui accompagnera le meilleur de Sartre, le Clandestin, celui qui refuse aux honneurs, celui qui meurt, téléphone coupé, parce qu’il a distribué son bien sans compter. Toute la différence serait là, chantait Nizan dans Le Cheval de Troie : d’un côté l’or perdu en Danemark et de l’autre, l’argent offert sans mesure pour le soulagement des misères que le militantisme et l’action politique directe ou indirecte ne sauraient, la vie est brutale, atténuer.

Nizan, de toute la force de son intelligence et de sa bonté, aura refusé l’insignifiance de la mort. Toutes les morts selon lui ne se valent pas. Si la finitude inscrite est une contingence contre laquelle nul être sain d’esprit ne saurait s’insurger (quelle sottise tout de même que ce slogan du Castor "La Mort est un scandale !"), la mort pour le monde qui vient, pour la libération des injustices, le kleos, la belle mort demeure la seule issue honorable qui, d’une lumière certes oblique éclaire le chaos. C’est une merveille que de lire sous la plume du futur "interprète et agent de liaison Paul Nizan", tombé d’une balle allemande en mai 1940 dans l’escalier du château Cocove dans le Pas-de-Calais (pas très loin du lieu-dit où naquit un certain Henri Philippe Omer Pétain), son éloge et de comparer cette "mort pour la France", cette mort contre l’envahisseur nazi, à "la cérémonie des adieux !" Le destin aura été favorable à Nizan - quelques livres tous réussis - pas de compromissions, surtout point de vieillesse et son hideux cortège, seulement une empreinte visible aux yeux des délicats dans l’œuvre dite majeure du siècle. Le Kleos toujours est un partenariat. Ces morts pour la patrie, morts pour ré-instituer le nom d’homme, demeurent les compagnons des nuits à veiller sous la lampe, quand les desperados, les fugitifs de l’idéal remplissent les verres des vivants de mauvaise bière et gros rouge qui, au réveil toujours, portent les cœurs aux lèvres. Nous avons dans la vie et la mort le devoir de choisir nos frères et les bourreaux pas plus que nos ennemis ne nous sont Frères humains. Élire, choisir, distinguer, voilà toute notre liberté, notre souverain bien ! L’esthétique de Nizan n’est pas très éloignée de celle de Montherlant et avant d’entrer et de sortir du PCF (lors de la signature du Pacte Germano-soviétique), Nizan avait un moment suivi Le Faisceau de Georges Valois "mort pour la France" à Bergen-Belsen. En ce temps-là, le choix était aisé quoi qu’aujourd’hui l’on veuille nous faire croire : il y avait la France et ceux qui l’occupaient ; il y avait ceux qui portaient l’étoile au cœur et ceux qui la portaient cousue sur leurs vêtements ; il y avait ceux qui signaient le formulaire que Sartre et Beauvoir signèrent et l’illustrateur Jean Brüller qui, pour ne pas apposer son blanc-seing sur "la charte de l’édition française" sous la botte, perdit trois doigts de s’être fait menuisier et ce garagiste dont l’histoire ne retiendra pas le nom qui devint ouvrier pour ne pas servir d’essence aux nazis. Oui, jamais les hommes n’ont été plus libres que sous l’occupation allemande, ils pouvaient, hommes de culture ou hommes du terroir, sans distinction d’âge ou de sexe, décider sans vertige du bien ou du mal. Ceci est devenu dans le monde comme il va chose moins aisée.



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Sarah Vajda, le 16 janvier 2007 - article2788.html
Jean-Luc Moreau, Sartre voyageur sans billet, Fayard, octobre 2005, 391 p. - 22,00 €.
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