Marc Cholodenko s’est assigné une tâche des plus difficiles en proposant, dans un ouvrage qui se compulse à l’endroit ou à l’envers, deux textes qui telle une main dont les allées et venues appellent à l’élévation du corps, oscillent de bas en haut et cherchent à recréer le monde d’avant les mots, d’avant même le sens des mots. Origine, amour, fin, réalité, être, être Thierry, quel est l’être de Thierry ? qu’est-ce qui fait que Thierry est ?
Le premier texte est serré, dense, génial, il est écrit d’une paume volontaire, il est difficile ; il faut s’accrocher, oublier ses habitudes, suivre la respiration de l’auteur, se forcer à lire comme il pense, comme il cherche à écrire, par fragments, par associations, par accumulations d’images, brûlantes et crues. Lire en intuitif comme on pourrait le faire pour un texte d’Heidegger : en triturant le sens des mots, en retournant les attributs, les prédicats, afin de sentir le déclic, d’éprouver l’évidence, la fulgurance de ce qui se cache derrière, derrière les concepts, les habitudes, lire pour éprouver l’étendue et le temps, pour s’émerveiller, ne jamais oublier que nous sommes là, ici et maintenant, sans raison mais indubitablement : un morceau de vie déconcertant...
Dans ce livre insolite, Cholodenko réussit le tour de force de nous faire entrevoir une autre réalité, un contre-monde où les mots et les pensées de chacun seraient du même sang, de la même essence et participeraient du même miracle : la vie pour la vie, la transcendance de l’individu vivant, du vivant qui s’agite et se divise, des générations qui se succèdent indéfiniment :
[...] ainsi que fait l’indigne génitrice qui imitant de la tête le mouvement de la pompe qui tire l’eau du puits aspire à remonter le cours naturel de la génération en ravalant la sève dont elle est la source [...].
Mais Thierry peut être tout autre, il dépend de chacun, il est ce que nous voulons qu’il devienne. On le lit d’un côté ou de l’autre, on le retourne, on apprend ce que Thierry fut au travers du regard d’un ami, ce qu’il n’a pu être dans les bras d’une amoureuse, ce qu’il eût ébranlé en nous si, passant, nous l’avions croisé au coin d’une rue. Une soudaine intuition : Thierry est qu’il est impossible qu’il ne soit !
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