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Il est rare de lire une quatrième de couverture qui présente avec justesse un livre et qui soit belle en elle-même ; à ce double égard, celle que Michel Séonnet a écrite pour le recueil de Jacqes-François Piquet est magistrale. Y apparaissent l’essence de cette élégie - le singulier du mot, dans le sous-titre, est primordial : s’il y a bien quarante textes, une unité thématique et tonale si étroite les lie qu’ils se lisent comme autant de variations d’un même motif - et, surtout, la nature particulière du "je" qui toujours énonce. Rien n’est défloré pourtant : la surprise sera intacte en découvrant l’écriture de Jacques-François Piquet...

Une écriture accidentée, bosselée ; marchant d’abord à un rythme familier, usant de tournures certes stylées mais reconnaissables et qui parlent encore à quiconque sait goûter la prose poétique. Puis soudain tout s’emballe : la syntaxe se troue, s’emplit de blancs ; la ponctuation s’absente comme s’il n’y avait plus de respirations possibles ni assez de temps pour recourir à tous les mots qu’exige un phrasé académique... L’auteur semble économiser les signifiants jusqu’à plonger dans la déroute grammaticale, anéantissant tout intermédiaire entre signes et référents pour aller droit au cœur du signifé, telle une balle en plein dans le mille :
Dans la cour du mausolée gisent morts et mutilés, nos pieds sur le marbre poisseux écrasent je ne sais quoi de flasque tandis que nous franchissons la porte al-Raja dont les céramiques bleues suintent le sang.
Soudain conscience aiguë pis que dard d’insecte : un enfant debout adossé mur, un enfant nous regarde passer...

Une écriture à la semblance de ce dont il est parlé : massacres, ruines, guerres, humiliations, misères, incompréhensions, coercitions de tous ordres, qui trouent et blessent et déchirent pays, villes, familles, individus dans leur chair et dans leur âme...
Ce sont toutes les plaies du monde que tâche de montrer Jacques-François Piquet, à travers quarante pièces de brièveté variable, allant de l’instantané textuel ("Ciudad Juarez") à la courte nouvelle ("Lens" ou "Marseille") en passant par le poème en prose et la rêverie militante. Quarante textes courts tantôt lancés tout d’un souffle, presque sans ponctuation ni alinéa, tout entier coups de poing - "Campo Loro" - tantôt se déployant et prenant le temps d’installer un climat jusqu’à ce que jaillisse l’ultime fulgurance ramassée dans la phrase ou le paragraphe final - voyez donc de quelle clarté Cela dit, recadrée, rognée à sa base, le premier plan éliminé, l’image pourrait encore mentir aux touristes : Côte d’Ivoire, un rêve à vivre... illumine "Abidjan"... L’auteur manie aussi bien le demi-mot subtilement allusif que la phrase acérée, tranchante, posée en fin de texte et ajustée avec autant de précision qu’un coup de poignard porté pour tuer dans l’instant.

Quarante textes mais, en définitive, trente-huit villes seulement : on est par deux fois transporté à Bagdad et à Abou-dis. Derrière ces villes - ou plutôt en elles sont puisés des événements tragiques ou des situations qui au cours des décennies ont marqué au rouge sang la mémoire collective ; des événements auxquels le narrateur se réfère de manière très allusive - ne donnant par exemple pour date qu’un jour et un mois, pas d’année - et que le lecteur devra décrypter à l’aide de ses propres références.
À la multiplicité des villes et des drames évoqués - mais s’agit-il bien de multiplicité ? La diversité des noms et des faits ne cache-t-elle pas une même couleur uniformément répartie, celle de la barbarie, de la cruauté et de la misère ? - répond ce "je" étonnant, fluctuant, glissant et insaisissable, incarnant tantôt un homme, tantôt une femme, un enfant, un agonisant ; un "je" qui parfois se modifie à l’intérieur d’un même texte jusqu’à devenir un pronom quasi pluriel... Mais là encore, de telles fluctuations se ramènent à une sorte d’anonymat universel, valant pour tous les êtres souffrants. Un anonymat bien moins anonyme qu’un "on", ou qu’un "ils" : il faut bien tous ces "je" pour faire gonfler la voix du désespoir, de la rebellion contre les oppressions, et la rendre audible car "je", surtout au pluriel, criera toujours plus fort, et plus loin, et plus profondément dans les tripes de ceux qui l’entendent que "ils", elles", "eux"...

L’écriture de Jacques-François Piquet, épineuse et qui exige des efforts pour être lue à sa juste beauté, a bien ce "goût rhubarbe" tant prisé par l’éditeur, Alain Kewes. Un goût qui, ici, dépasse la seule ambition esthétisante et se met au service d’un militantisme anticonfort, antilâchetés, anti-hypocrisie, anti-oppressions qui passe par une poésie complexe et cherche, par-delà les différences, à réveiller les compassions, les générosités, l’amour - ce qui devrait régir les communautés humaines si l’on veut qu’advienne un monde vivable pour le plus grand nombre.
Lire un tel livre est une necessité - au sens absolu et quelle que soit la période - pour ne pas sombrer aveugle dans la tiédeur d’une existence privilégiée. Mais tandis que de tous côtés s’entendent des "vœux de bonheur" et des "messages de paix et d’amour" dont on sait par expérience qu’ils n’auront aucun écho concret, cette élégie en quarante modulations se nimbe d’une résonance particulièrement poignante.

NB - À partir de janvier 2007, l’association Métaphore A3 propose une exposition-lecture mêlant une sélection de textes tirés de Que fait-on du monde ? et une série de photographies de Nicolas Rouxel-Chaurey (à qui l’on doit l’image de couverture du livre). Jacques-François Piquet présente le travail de cet artiste dans la postface de son Élégie : des installations réalisées à l’aide de rouleaux et de paquets de journaux, disposées en divers sites extérieurs et dont il photographie le devenir à intervalles plus ou moins régulier. Ce qui résulte des érosions et usures dues aux temps - celui qu’il fait, celui qui passe - des vandalismes et destructions est alors fixé sur la pellicule, mué en figures esthétiques. Difficile de ne pas saisir, immédiatement, la parfaite adéquation entre les fruits de cette démarche plastique et le fond des textes de Que fait-on du monde ?
Risquons la surinterprétation et voyons dans le traitement infligé à ces installations un pied-de-nez symbolique : le journal, cela même qui véhicule l’information et nous met au fait des ruines et massacres rongeant le monde, est à son tour compacté sans égard, offert en pâture aux attaques de toutes natures, et observé comme un cobaye... 

Pour en savoir plus sur l’association Métaphore A3, passez par le site de Jacques-François Piquet.
Et pour vous procurer le livre, rien de tel qu’un petit passage par le site des éditions Rhubarbe...



Il y a 6738 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 2 janvier 2007 - article2774.html
Jacques-François Piquet, Que fait-on du monde ? Elégie pour quarante villes, éditions Rhubarbe, novembre 2006, 94 p. - 8,00 €.
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