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Photo Sarah Vajda, Agence Opale, Philippe Matzas

"Auriez-vous envie de lire un ouvrage suspendu par décision judiciaire ?" C’est la question que m’a posée Sarah Vajda après notre entretien pour Le Litteraire TV au sujet de son remarquable roman Contamination (Le Rocher, 2007). Aussitôt dit, aussitôt fait, et je n’ai pas manqué, comme tous ceux qui se sont penchés sur cette curieuse affaire - une biographie non autorisée sur dame Claire Chazal transformée en un roman qui est aussi le procès d’une certaine société française ; bref un brûlot wharolien et situationiste anti TV - , d’être interpelé par l’injustice flagrante qui frappe Sarah Vajda. Curieusement, à part France Soir et quelques thuriféfaires qui se sont pressés sur le blog dédié à l’affaire et où l’ouvrage incriminé est gratuitement téléchargeable au format PDF, très peu de journalistes ont eu envie d’évoquer l’opposition Chazal-Vajda, d’où le souci du Littéraire de rendre commun ici le débat qui s’est pourtant ouvert à ce propos.

L’autodafé de Claire Chazal

Est-ce une conséquence de la torpeur estivale ou du brouhaha footballistique ? Toujours est-il qu’un un évènement, suffisamment rarissime pour qu’il fasse en général tressaillir le milieu de l’édition - l’interdiction d’un livre -, se heurte ces derniers jours à un étonnant mur d’indifférence, alors même qu’il implique une personnalité de premier plan : Claire Chazal.
Le Tribunal de Grande Instance de Nanterre, saisi par la présentatrice et son compagnon Philippe Torreton, ordonne en effet, dans un référé rendu le 7 juillet, la suspension de la diffusion de Derrière l’écran, biographie romancée de Claire Chazal de Sarah Vajda (Pharos / Jacques-Marie Laffont). Motif invoqué par les plaignants : protection de la vie privée et droit à l’image. En attendant le jugement de fond [qui pourrait intervenir en mars 2007, NDLR], le livre reste donc interdit à la vente.

On sait que les biographies non autorisées de personnalités - les « BNA », selon l’expression consacrée par les cabinets d’avocats - sont à la mode. S’abreuvant aux mêmes torves mamelles que la presse « trash people », l’exercice suppose un couple immuable : d’un coté un journaliste d’investigation soutenu par un éditeur prêt à en découdre avec les tribunaux civils, de l’autre une personnalité dont l’image publique camouflerait quelques turpitudes appétissantes.
Le problème, précisément, est que le livre de Sarah Vajda n’appartient pas à ce genre de dramaturgie : docteur en littérature, spécialiste des « droites nationales », entrée dans l’arène éditoriale avec une imposante biographie de Maurice Barrès, Sarah Vajda n’a guère le profil d’une échotière ou d’une enquêtrice des milieux télévisuels. L’auteur postule d’ailleurs que la vie de Claire Chazal se révèle particulièrement pauvre en événements saillants : « Claire parut dans la petite lucarne. Voilà toute son épitaphe. »

Loin de charrier des révélations sur la vie privée de Claire Chazal, Derrière l’écran se présente d’emblée, sous le prétexte d’être une « biographie romancée, peut-être pas tant que cela, de la directrice de l’Information à TF1 », comme un essai littéraire sur la chose télévisuelle, irrigué par les thèses de Guy Debord et Marshall Mac Luhan. Les premières pages s’ouvrent ainsi sur une scène surréelle : Claire Chazal, détrônée par une « Agathe fauve et carnivore », son antithèse parfaite, trouve le réconfort auprès d’un jeune homosexuel, lequel parvient à convaincre la star déchue, lui chantant les grands tubes des années 80, de tourner le film de sa vie.
Il est évident que n’importe quel lecteur, arrivé à ce stade de Derrière l’écran, comprendra qu’on navigue ici dans un récit warholien où le vrai ne se distingue plus du faux, et que les fragments de vie privée de Claire Chazal n’ont finalement qu’un statut précaire. La présentatrice est analysée depuis son statut d’icône, le seul qui compte in fine ; Claire, à l’instar des Marylin ou des Liz de Warhol, apparaît unique et reproductible à l’infini, une femme factice biglant vers la femme vraie.

Face aux salutaires questions posées par ce livre OVNI, les motifs judiciaires ayant présidé à son interdiction apparaissent dérisoires : la photo de couverture, achetée par l’éditeur à l’agence Gamma, poserait problème puisque Claire Chazal n’en a pas autorisé la publication (le juge se basant sur l’argument hautement discutable que « la personnalité médiatique de la plaignante ne [suffirait] pas à en faire un sujet d’actualité »)... La reproduction d’un poème de Philippe Torreton, sur une vingtaine de lignes, ne répondrait pas aux « exigences légales de la courte citation » et porterait atteinte aux « droits d’auteurs du demandeur »... La référence comique à un titre de vaudeville, Dommage qu’elle soit une putain, pour se moquer de la réaction d’un jeune amoureux éconduit serait injurieux, etc. etc.
On le comprend rapidement lorsque l’on se penche sur cette affaire : il y a une disproportion flagrante entre les faits reprochés - et certaines maladresses méritent sans doute d’être sanctionnées - et la gravité de la peine infligée au livre. Celle qui plastronne à l’occasion de ses quinze ans de Vingt-Heures - « Peu de personnalités télé durent, j’approche des records, non ? (1) » - et qui s’acharne à vouloir faire coïncider l’image privée et l’image offerte au téléspectateur a-t-elle le droit de criminaliser toute analyse de cette métamorphose apparente de l’être à l’image ? Peut-elle réduire au silence un livre dont la thèse centrale a le mérite d’être solidement argumentée - Sarah Vajda reprochant à la vedette son rôle social de « consolatrice » et d’inusable apologue des élites ? A-t-elle, surtout, le droit d’interdire un discours dont les harmoniques se développent bien au-delà de sa personne ?

Car ce n’est pas la star qui crée la télévision, c’est la télévision qui crée la star ; et derrière Claire la femme quadruplement parfaite - femme libre qui fait carrière ; mère de famille ; femme amoureuse, fragile et passionnée ; amatrice d’art - se profile une matrice d’un genre particulier, le système TF1, au sein duquel Sarah Vajda, suivant les pas de Nick et Péan (2), fait pénétrer son lecteur, pour le plus grand effroi de ce dernier.
On ne répétera jamais assez que l’interdiction d’un livre reste un évènement rarissime en France. Que ce soit précisément ce livre-là qui, pour des motifs discutables, subisse la censure judiciaire devrait légitiment susciter un débat. Dans les jours précédant la sortie de Derrière l’écran, le journal Ici Paris, dans un article d’une violence inouïe, réclamait carrément « l’autodafé » pour le livre de Sarah Vajda. Il est attristant de constater que la justice, hélée par la femme-tronc préférée des Français, n’a pas hésité à suivre ce réquisitoire d’un autre âge.

Bruno Deniel-Laurent, juillet 2006.

Notes :
(1) Entretien Ouest-France TV Magazine, 16 juillet 2006.
(2) TF1 un pouvoir, de Pierre Péan et Christophe Nick, Fayard, 1997.

Pour Sarah, contre Claire
De la France de Maurice Barrès à celle de Claire Chazal

Peu de médias nationaux s’en sont fait l’écho, pour ne pas dire aucun, à part France-Soir : au début de l’été, alors que la France vibrait des remous du coup de tête du capitaine de l’équipe tricolore de football - une équipe à vrai dire de plus en plus monocolore - un roman venait d’être retiré des librairies et, en l’attente d’un jugement, interdit à la vente. Nul n’en parla donc puisqu’un tel sujet - les soucis d’un écrivain nullement médiatique, Sarah Vajda - n’intéressaient personne parmi un peuple abruti d’images et ne s’intéressant plus qu’à la forme des choses et des êtres.
Pourtant, il y avait là de quoi dire et écrire : ce n’est pas tous les matins qu’un livre est interdit en France, pays où l’on tolère au contraire de plus en plus dans de prétendus romans toutes sortes d’épanchements obscènes, de scènes racoleuses ou de descriptions scabreuses, en réalité faciles et dérisoires, témoins de la grande misère sexuelle de notre temps, textes de surcroît mal écrits, à vrai dire pas écrits du tout, ce qu’il faut bien appeler de la non-littérature. Les éditeurs, souvent réduits au rôle de marchands de papiers et de bonimenteurs de foires, sont désormais comme nombre d’animateurs télé : sommés de faire de l’audience. A quoi juge-t-on désormais qu’un livre, un film, une émission sont de qualité, sinon en consultant le palmarès des meilleures ventes, le nombre d’entrées, les points d’audimat ? Il n’est pas long le passage qui va de la télé-poubelle (trash ou reality) à la littérature-poubelle.

Bref, au royaume du m’as-tu-vu, un livre est en procès et cela n’émeut plus personne. Quel est le tort de cet ouvrage et que lui reproche-t-on ? En réalité, le scandale est contenu dans son titre : Claire Chazal. Derrière l’écran. L’animatrice, s’estimant calomniée ou dévoilée à son insu, attaque donc en justice celle qui ose passer derrière l’image de plasma et regarder la personne derrière l’icône. Atteinte à la vie privée, dit-on. Mais où est l’atteinte quand le personnage principal, Claire, personnage public s’il en est, se complaît justement à étaler, sciemment ou non, entre photos et révélations vraiment autorisées ou faussement volées, cette vie privée à longueur de magazines racoleurs ? Qu’apprend-on de plus, et de fondamental, qu’on ne savait déjà ?
Certes, l’ambiguïté existe : l’ouvrage n’est pas un roman comme les autres. Il est dit « biographie romancée » ; c’est là une astuce d’éditeur, et une erreur : il eût mieux valu écrire « roman biographique ». Qu’il y ait ici un coup d’éditeur, sans nul doute. Mais il ne faut pas y voir un coup d’écrivain. Cet ouvrage est de commande : l’éditeur est seul responsable. Car en réalité l’ouvrage est bien un roman, en cela qu’il creuse, à travers des évènements que tout le monde connaît par ailleurs, la personnalité psychologique de Claire : le portrait qui ressort de cette analyse est celui tracé par Sarah Vajda. Nul ne dit, et certainement pas Sarah, que ce portait est objectif - ce n’est pas son propos, ce n’était pas son intention. Ce portrait est une interprétation, c’est-à-dire in fine une création.

Sarah Vajda n’est pas une débutante. Certains jugent que c’est un écrivain difficile - un critique, pour faire intelligent, écrit « amphigourique », ce qui est faux. La prose de Sarah Vajda n’est nullement embrouillée. Est-il étonnant que son écriture soit jugée difficile dans une époque où tout est devenu facile ? Le fait est que Sarah Vajda fait des phrases, contrairement à Christine Angot, et dit des choses, contrairement à Marc Lévy. Il y a quelques années, sa remarquable biographie littéraire de Maurice Barrès constitua un défi formidable lancée à la face de nos intellectuels de plateaux de télévision, censeurs à moindre frais, gorgés de bons sentiments gratuits. Las, l’ouvrage fut reconnu par les spécialistes mais ignoré du plus grand nombre puisque plus personne, hormis quelques lettrés, ne lit encore l’auteur de La Colline inspirée.
Plus tard, Sarah écrivit au sujet de Jean-Edern Hallier, icône littéraire mystificatrice et boursouflée de suffisance ; certains lui reprochèrent cette audace. Aujourd’hui, écrire un roman biographique sur Claire Chazal est peut-être en passe d’être considéré comme un délit. C’est ainsi : on peut caricaturer, et salir tant qu’on veut, jusqu’à la contre-vérité, jusqu’à l’insulte, un authentique écrivain comme Barrès parce qu’il est passé de mode et politiquement incorrect ; on ne peut pas égratigner une icône télévisuelle, populaire et consensuelle.

Laurent Schang [cf. entretien avec S. Vajda, part. II du présent dossier, NDLR ] a raison de souligner que Barrès-Hallier-Chazal peut être assimilé à une trilogie. Quel titre lui donner à cette trilogie, sinon Le fond et la forme ou l’histoire d’un déclin français ? Oui, la fin de la France, c’est aussi ce passage de Barrès à Chazal, ce lent déclin - plus d’un siècle - vers Chazal. Passer de Barrès, le prince de la jeunesse, en Chazal, l’icône de la ménagère de cinquante ans, c’est descendre, pire c’est chuter lourdement et, sans doute, ne jamais se relever. Nul n’échappe à ce déclin, passant du fond à la forme, et surtout pas les hommes politiques, eux aussi happés par le vertige de la surface, de l’écran, de l’image.
Que la politique a changé en un siècle ! Qu’ils sont loin les parlementaires de la jeune IIIe République, parfois fustigés par Barrès pour opportunisme ou corruption (déjà !), mais cultivés et souvent soucieux de l’intérêt national, et préférant le poids des arguments à la futilité des apparences, la force des controverses de fond au souci d’image et de look. Là aussi, c’est un fait, le vertige télévisuel est passé par là : de Jaurès à Royal ou de Clemenceau à Sarkozy, on ne monte pas, on descend. En vérité, ce procès qui s’annonce illustre à sa manière les travaux de Mac Luhan - que Sarah cite - ou encore ceux de Régis Debray dont la revue Médium dissèque la prise du pouvoir de la vidéosphère sur la graphosphère, Debray qui stigmatise à sa façon la véritable révolution - au sens exact de retour en arrière, c’est-à-dire de décadence - qui en découle.

L’image primant sur l’écrit, comme le look sur les convictions, la vedette télégénique condamne à coup sûr l’écrivain puisqu’elle a déjà condamné le véritable politique. Dans ce procès, on rejouera sans doute celui du pot de terre contre le pot de fer. Que pourrait peser Sarah, génial mais modeste écrivain contre Claire, vedette de l’écran ? C’est pourtant aussi pour ces générations de petits Français qui ne savent plus lire et consomment de l’image à s’en gaver, donnant raison à Patrick Le Lay qui vend à Coca-Cola « du temps de cerveau humain disponible » qu’écrit Sarah. C’est un fait : notre pays ne pense plus, il regarde ; il n’écrit plus, il zappe ; il ne lit plus, sinon Télé Z ou la presse dite people. Les écrivains de la trempe de Sarah Vajda sont là pour nous réveiller mais leurs cris sont bien faibles, assourdis qu’ils sont par les trompettes de la renommée télévisuelle, et lorsqu’ils nous parviennent, on prend soin encore de les étouffer complètement sous de fausses pudeurs ou d’hypocrites raisons.
Que Sarah Vajda dise des choses est un fait, qu’elle ne dissimule que mal dans son roman, derrière la figure du journaliste Pascal, ses propres réflexions sur le monde tel qu’il va, sur la France telle qu’elle se défait, sur la télévision telle qu’elle asservit les masses, est indéniable. Mais peut-on lui reprocher ? N’est-ce pas d’ailleurs son droit ? N’est-ce pas de surcroît cette caractéristique-là qui fait précisément de son ouvrage un roman, c’est-à-dire une oeuvre personnelle, de création ? S’il s’agit de dire que Sarah va trop loin, en laissant entendre que Claire fait partie du système, elle qui est directrice de l’Information à TF1, et participe de fait à une entreprise qui confine à la manipulation des masses, autant dire qu’il s’agit alors d’un procès aux relents politiques, où ceux qui sont en cause ne sont pas tant Claire et son compagnon, mais leurs patrons, industriels et financiers et leurs amis politiques...

Que François Bayrou, candidat à la magistrature suprême, ait récemment croisé le fer avec une Claire étonnamment hargneuse au sujet de la collusion entre politique, média et intérêts financiers, démontre à quel point cette dernière est loin de l’image lisse et innocente qu’elle impose aux Français depuis des années. Dans l’ouvrage de Sarah, Claire n’est pourtant qu’un symbole, un prétexte pourrait-on dire, presque un faire-valoir. Je ne suis pas sûr que son éditeur, soucieux de mettre « Chazal » en gros titre, ait vu ou voulu voir ce qu’il y avait derrière l’écran, à savoir non pas tant « Chazal » comme personne, que TF1 comme système médiatique et machine à décérébrer. J’ai beau relire l’ouvrage, je ne vois pas que Sarah soit si cruelle pour Claire ; il me semble, si on y regarde de près, que dans le roman de Sarah, Claire apparaît autant victime d’un système qui l’absorbe, que finalement complice, par faiblesse, cédant devant les facilités, les avantages, la notoriété et son cortège de privilèges ; il me semble que Claire n’est que peu atteinte comme personne ou alors par ricochet ; par contre, le procès de TF1 et de la TFunisation des médias français y est partout sous-jacent.
Oui, il s’agit de cela, Sarah le fait dire à Pascal : « Présenter TF1, l’Entreprise, la Maison, la Firme. » Est-ce cela qui est finalement reproché à Sarah ? Serait-on revenu sans le savoir en 1857, aux temps d’Ernest Pinard, procureur du Second Empire, qui soucieux de veiller aux bonnes mœurs et au respect impérial, requérait en vain contre Flaubert coupable d’avoir écrit Madame Bovary et condamnait Baudelaire pour Les Fleurs du Mal et Eugène Sue pour Les Mystères du Peuple ? L’atteinte au politiquement correct se dissimulerait-il derrière l’écran de fumée de la violation de la vie privée ? En vrai, il serait scandaleux et une atteinte à la liberté d’expression que l’ouvrage de Sarah soit condamné. Car celui-ci ne constitue nullement une violation d’une vie privée que tout le monde connaît par ailleurs ; il est, et c’est ce qui fait sa force, une véritable œuvre romanesque qui dévoile et souvent dénonce, à travers l’icône Chazal, un système médiatique.

Je connais Sarah Vajda, et m’en félicite. Sarah est un véritable écrivain, un volcan tumultueux, généreux et passionné. Il se peut qu’elle déborde et qu’elle fasse ici ou là quelques dégâts. Et alors ? N’est-ce pas le propre d’un volcan de brûler un peu sur son passage ? On ne trouvera pas chez elle de facilité, ni de forme ni de fond. Elle est d’une haute exigence. Ainsi n’est-il pas pour elle de sujet secondaire, pour peu qu’elle l’ait fait sien. La biographie de Claire Chazal qui lui fut commandée, elle s’en est saisie comme d’un prétexte pour en faire un véritable roman sur les dérives médiatiques de notre temps.
Un soir que nous dînions, Sarah et moi, nous échangeâmes quelques menus propos sur Le Cid, sur Bonaparte et sur Montherlant. Nous en étions à l’honneur, à l’audace, à la France. Je crois être plus politique qu’elle mais elle me surclasse en littérature. Ce soir-là, elle m’incita à redécouvrir Montherlant, cet écrivain que j’avais jusqu’alors négligé et sans doute jugé un peu vite. « Service inutile », me dit-elle en forme de conclusion. Service inutile, c’est, hasard des choses, l’ouvrage qui m’apparut bientôt sur l’étal d’un bouquiniste. Justement, ce service mal rémunéré que Sarah rendit à un piètre éditeur fut peut-être inutile, et sans doute aujourd’hui le regrette-elle, mais, parce qu’elle en fît, elle doit savoir aujourd’hui, à la veille de son procès, qu’il l’honore et ne la déshonore nullement. Service inutile, c’est là la véritable noblesse, celle qui appartenait à Montherlant et qui appartient aujourd’hui à Sarah, et si peu à Claire, qui, elle, au faîte de sa renommée, veut encore et toujours toucher le tribut de la gloire iconique, sans en payer un peu la rançon qui s’appelle Vérité.

Raphaël Dargent

Ce que la littérature fait à TF1

Il y a quelques années, un journaliste amochait un paparazzi. L’affaire fit grand bruit, et ce n’est que justice. Qu’un mandarin de l’image donne une petite leçon de savoir-vivre à un voyou du même monde (l’image), rien de plus normal ; mais il aurait fallu que la chose se fît avec élégance...
L’élégance, c’est au contraire la spécialité de Claire Chazal. Avec tact et discrétion, elle vient de faire interdire « la biographie romancée » que lui consacre Sarah Vajda (Claire Chazal, derrière l’écran, éditions Pharos, J.-M. Laffont). L’affaire, cette fois, ne fait aucun bruit. Chazal, Vajda, les noms parlent d’eux-mêmes. La partie est trop inégale.

Mais pourquoi, dans ces conditions, avoir recours à la célèbre Xe chambre correctionnelle de Nanterre ? Un petit bataillon de lecteurs ferait-il peur à la grande armée des téléspectateurs ? Qu’est-ce que les mots ont bien pu faire à l’image pour qu’elle sorte ainsi de ses gonds ? Pour ceux qui s’intéressent au pouvoir de la littérature, qui pensent qu’elle peut et doit dire quelque chose du monde où nous vivons, la question est d’importance. Saisissons-là quand il est encore temps, avant les juges ne la tranchent.
Inutile de barguigner : à l’évidence, la femme qui, sur la page couverture, choisit de faire apparaître cette énigmatique formule, « biographie romancée », aime les mots. Elle sait que seul l’oxymore (l’alliance des contraires) ménage « assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire ». De fait, la « biographie romancée » de Vajda prétend apporter à la critique des médias le renfort d’un point de vue littéraire. Mais sur un tel sujet, que peut-on dire de plus qui n’ait déjà été dit ?

Après tout, ceux qui veulent savoir le savent : le capitalisme s’est emparé du monde des loisirs après avoir avalé celui du travail. Si vous estimez que TF1 est un mauvais éducateur, si, comme Péguy, vous croyez que « flatter les vices du peuple est encore plus lâche et plus sale que de flatter les vices des grands », alors, vous insultez les téléspectateurs. Vous les prenez pour des aliénés, c’est-à-dire pour des idiots ; vous pensez que les gens sont incapables de discerner par eux-mêmes leur intérêt et leur plaisir. Vous êtes un esprit chagrin ; pire : un élitiste.
Voilà pourquoi, sans scrupule aucun, les libéraux ont pu confier au Capital le soin d’éduquer la nation française. Sarah Vajda est de ceux qui ne s’y résignent pas. Elle prétend rendre compte du nouveau malaise dans la civilisation là où il se fabrique, c’est-à-dire à TF1. Sa « biographie romancée » raconte l’ascension fulgurante de la petite Claire. Très vite, le récit de cette vie devient instrument de pensée et de combat.

S’agit-il de livrer des faits, et rien que des faits ? De publier les bulletins de paie de la star du JT ? De montrer les photos du mari, de l’enfant, des amants ? Nullement. Sarah Vajda ne mange pas de ce pain-là. Elle imagine le dialogue, tour à tour complice et tendu, entre Claire et l’un de ses jeunes confrères. Au fur et à mesure que l’idole lui confie son histoire, ses émotions, les contradictions qui la minent, le zélé défenseur se prend à douter. Et le lecteur avec lui. Plus l’intimité recréée de Claire Chazal se révèle, et plus on pense à Pascal, parlant des libertins : « ils sentent leur néant sans le connaître ».
Après tant d’autres, Sarah Vajda le prouve : seul un littéraire peut se targuer de faire de la compassion un outil d’impitoyable analyse. En bonne romancière, la biographe a imaginé, éprouvé, rendu plausibles les affects de la star et de son public. Sa critique procède de la sympathie. Le sentiment et l’intuition peuvent donc rendre les plus grands services à la raison : c’est là tout le secret de la littérature. Pédagogue inspirée, Vajda explique le succès de Chazal et montre pourquoi ce succès est notre honte.

La présentatrice vedette de TF1 incarne la petite française modèle. Provinciale, elle aime le travail bien fait. Elle en est récompensée. Jolie, elle porte à l’écran les emblèmes de la femme moderne : elle élève son fils seule, elle veut être heureuse en amour. La vérité se dégage : Claire est un personnage de roman. Sentimental et bien pensant, ce roman est fabriqué par et pour TF1. Le chazalisme est notre bovarysme. De ce romanesque à deux sous, Vajda a fait la critique. Le genre volontairement ambigu qu’elle adopte, qu’elle invente peut-être, se prête au sujet. Petit à petit, par magazines interposés, TF1 transforme la journaliste en icône. Claire y consent ; elle s’abandonne à la célébrité, acquiert à ses propres yeux la consistance qui lui manquait.
La messe est dite : dès qu’ils la regardent, les Français cessent de s’informer ; ils consomment une image. Tout ce qui vient du monde est insignifiant, rapporté aux infinies variations du sourire, du tailleur, des mèches de la nouvelle star. Le spectacle et le marketing s’imposent jusque dans l’enceinte sacrée de l’info. Le triomphe de la Madone du JT consomme la déroute de la pensée civique. Il n’est pas de bon récit qui ne rende intelligible la complexitédestemps.

TandisqueClaires’identifieà son succès sans jamais en interroger les présupposés, son collaborateur et sigisbée (personnage fictif) découvre à quel point tout est faux à TF1. La télé, cette seconde nature, impose l’artifice consumériste comme norme. Elle évince toutes les autres formes de sociabilité. De tout cela, Claire choisit de ne rien savoir. Dans le miroir que sa biographe lui tend, elle refuse de se regarder.
Pire, elle nous défend de la regarder. L’autorité de la célébrité, qui ne repose sur rien d’autre qu’elle-même, l’emporte sur celle que confère la recherche patiente, laborieuse et incertaine de la vérité. Que, parfois, la littérature soit ce preux chevalier qui porte haut les couleurs de la vérité, voilà qui rassure. Mais qu’elle soit, pour cette raison même, traînée en justice, voilà qui indigne et consterne.

Stéphane Chaudier, Maître de Conférences (Lettres)

Lire la partie II du dossier 

Regarder l’entretien vidéo avec Sarah Vajda à propos de Contamination



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Frédéric Grolleau, le 28 décembre 2006 - article2770.html
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