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Qu’est-ce qu’un peuple premier ? Le comique qui s’ignore brûlera sans doute de répondre qu’il s’agit du peuple qui arrive avant le deuxième... Là-dessus l’on ne fera aucun commentaire, d’autant que la question revêt une urgence toute particulière dans ce monde où les modes de vie et de pensée ont une vague tendance à s’uniformiser. Le petit livre de Catherine Clément permet de faire le point, de clarifier des notions trop souvent déformées par une ignorance historique largement répandue, des slogans politiques partisans ou bien un mépris clairement affiché à l’égard des peuples restés à l’écart de l’esprit consumériste d’une société occidentalisée qui a su imposer ses valeurs au monde entier.

Le travail de Catherine Clément est à ce niveau remarquable : précision des propos, clarté des définitions et d’une réflexion qui sait rester au contact du non-initié tout en s’appuyant sur des textes fondateurs tels, entre autres, Les Essais de Montaigne, Du Contrat social de Rousseau ou Tristes Tropiques de Lévi-Strauss. Comme cette énumération ne le laisse pas supposer, le propos de l’auteur tente constamment d’articuler le propos d’observateurs occidentaux et ceux des ressortissants de ces peuples souvent dominés, opprimés. Tout en retraçant les errements racistes et eugénistes des scientifiques et des intellectuels occidentaux depuis le XVe siècle, Catherine Clément s’efforce de passer outre un traitement doloriste de la question : si ces peuples ne sont pas des tribus de sauvages brutaux, ce ne sont pas non plus des assemblées pieuses de pâtres vivant encore dans l’innocence des origines. L’un des principaux mérites de ce livre est sans doute d’échapper à ce traitement manichéen qui, quoiqu’on en dise, reste encore très présent dans beaucoup d’ouvrages de ce type où l’évocation idéalisée des Indiens d’Amazonie ou des Aborigènes d’Australie sert de contre-modèle systématique à une société post-industrielle honnie.

Car l’idée la plus fascinante à laquelle l’auteur parvient à nous introduire très justement, c’est l’initiation à la découverte d’une altérité radicale, un système de valeurs et de croyances qui renvoie notre civilisation à une relativité déroutante : notre morale, nos religions occidentales ne sont que des possibilités parmi d’autres. Il n’est de coutume exotique que pour celui qui n’appartient pas aux traditions qui les sous-tendent. En guise d’exemple, l’on mettra en exergue les Nambikwara d’Amazonie, pour qui la distinction entre animaux apprivoisés et animaux sauvages n’existe pas : Nourris au sein, ou bien à la becquée, les animaux ne sont pas domestiques, car personne ne songe à assurer leur reproduction. Rarement maltraités, jamais surveillés, ils sont acclimatés aux humains et ne seront jamais mangés, ou bien les Desana de Colombie, qui offrent de longues incantations à l’animal qu’ils se préparent à chasser : (le chasseur) traite l’animal comme une conjointe qu’il faut séduire avec des parfums, des philtres et, naturellement, des mots séducteurs. Les chamans (...) négocient avec le Maître des animaux de véritables accords au termes desquels une âme d’humain mort s’échangera contre un animal à tuer. La paix c’est l’échange (Qu’on est loin du nos vertes contrées et du pâté de tête !...).

Cette lecture est à conseiller à tous ceux que la question intéresse (et il y a de quoi) et aux autres, pas forcément les mêmes, qui veulent être moins idiots au bout de seulement deux cents pages. Sous la forme d’un petit ouvrage élégant, illustré de photographies judicieusement sélectionnées et muni d’un corpus de textes extraits des ouvrages des plus grands représentants de l’ethnologie, ce livre sans prétention fait office d’un grand lavement intellectuel qui déracine les velléités ethnocentristes grâce à un argumentaire d’une construction sobre et efficace. De la fantastique incurie des nations autoproclamées supérieures aux incroyables démonstrations d’humanité et de tolérance données par ces peuples dits premiers, en passant par l’explication de certaines de leur pratiques particulièrement violentes (la guerre, le cannibalisme), sans tenter de répondre à tous les dilemmes (Les Aztèques perpétraient-ils des massacres de masse ou des sacrifices rituels quand ils tuaient 14 000 hommes en quatre jours ?), ce livre donne un point de vue éclairant, motivé et informé sur des enjeux décisifs pour le siècle qui naît : ceux de la sauvegarde d’une humanité riche de ses diversités.



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Baptiste Fillon, le 20 décembre 2006 - article2756.html
Catherine Clément, Qu’est-ce qu’un peuple premier ?, éditions du Panama coll. "Cyclo", septembre 2006, 225 p. - 15,00 €.
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