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Il s’agit d’un de ces livres qui vous obsèdent et hantent vos rêves lors de certaines nuits particulièrement oppressantes. Énigme des énigmes, à la fois tragique et mystérieuse, la Mort est un fantôme qui hante nos songes et monte du plus profond de nos rêveries, la Mort digne et majestueuse comme un saint sacrifice. Pour Alarcón (1833-1891) qui l’évoque en deux tableaux lugubres, elle rassemble l’angoisse suprême et la pitié inexprimable en une parfaite image de la destinée qui prend corps et se tient au milieu d’un chaos d’images atroces. L’écriture se partage entre la tragique épouvante et cette hallucination continue qui monte en un fond sinistre de tableau - baroque, à n’en pas douter -, cette impression d’obscur fatalisme qui envahit l’esprit malade du narrateur.

Alarcón, en véritable héritier du Baroque, obéit à une conception métaphysique qui nie la réalité absolue de la vie par rapport au rêve comme le Sigismond de Calderon et le Prospero de Shakespeare ; cette vie étrange où Gil Gil voit la Mort chaque jour, en proie lorsqu’elle n’est pas là aux pires orages de l’imagination, et quand elle est là, s’ensanglantant le cœur à sa cruelle présence. "L’Ami de la Mort"1 apparaît comme une énigme spirituelle dont on éprouve l’étrangeté qui va jusqu’à la hantise lorsqu’on a franchi avec le héros le seuil de la mort et qu’on est passé de l’autre côté. Le drame funèbre se déroule ici avec une intensité morne tandis qu’une émotion inexprimable traverse le lecteur en lui faisant sentir que toute existence est un songe. Ainsi les généreuses illusions, les enthousiasmes naïfs, les nobles espoirs du héros ne sont que chimères. Alors qu’il se consume tout entier pour l’amour d’Elena, l’éternité dévorante lui déchiquette l’âme, met en charpie fil à fil l’étoffe irréparable du Temps et l’étoffe la plus précieuse de son énergie.

Rejoignant l’Espagne incandescente de spiritualité d’un saint Jean de la Croix ou d’une sainte Thérèse d’Avila, les terribles méditations funèbres de Valdés Leal (1622-1690) avec ses cadavres pourris, revêtus de la pourpre cardinalice ou de soie aristocratique, Alarcón, en vrai commentateur des fins dernières donne à voir une allégorie de la Mort, une vanité proclamant la dégradation de la beauté charnelle et de l’amour. À la fois vanitas et memento mori, le récit obéit à une véritable danse macabre qui fait défiler les rois et les manants, les vieillards et les jeunes femmes trop aimées. Renouant avec les terreurs apocalyptiques du Jugement dernier, Alarcón apporte à la représentation de son personnage prenant son vol aux côtés de la Mort, un génie pictural qui s’inspire des maelströms et des géhennes de Juan Carreño de Miranda (1614-1685) et plus encore des tableaux visionnaires du Greco (1541-1614) où l’âme est aspirée par de bouillonnantes cohortes. La puissance de l’émotion, la palette ascétique et les images surnaturelles de L’Enterrement du comte d’Orgaz et du Songe de Philippe II se retrouvent dans l’ascension agonique de Gil Gil sous un ciel livide et verdâtre de fin du monde. En visionnaire eschatologique, l’écrivain met en scène une mort transcendée qui, peinte dans "l’extase" embrasée d’un peintre baroque, est semblable à l’amante du Cantique des cantiques montant au ciel avec son bien-aimé.

Se plaisant aux songes morbides et aux passages d’ombre, Alarcón compose un décor sombre et irréaliste qui rend sensible au lecteur les profondeurs de l’âme et de la nuit. "La Grande Femme"2 est une histoire fin-de-siècle teintée d’inquiétude sexuelle. La Mort poursuit sa besogne vengeresse sous la lune froide et pâle, on la suit dans les vastes rues noires éclairées par la lumière blafarde des becs de gaz. L’atmosphère est vide, noire, la douleur stérile et mortelle, et la Mort, flétrie par la corruption, semble sortir d’un bouge. C’est une figure de lupanar et de charnier au regard cynique et au sourire hideux3, dévastée par le vice dont le narrateur subit la trouble attirance. Ici l’auteur emprunte à Goya mais surtout à Félicien Rops, un fantastique macabre et fascinant, une célébration de la contre-nature et de la déviance digne des Caprices ou de La Mort qui danse.

Quand Alarcón aborde à deux reprises le thème funèbre, il convoque les splendeurs et les tragédies de la Mort dans un coucher de soleil d’Apocalypse. Un deuil de sang à la fois réaliste et visionnaire qui frappe comme la foudre, comme l’éblouissante fulguration d’une explosion : Mort où est ta victoire ?


NOTES 

1 - Pedro Antonio de Alarcón, "L’Ami de la Mort (conte fantastique)" (1852), L’Ami de la Mort (textes choisis et présentés par Jorge Luis Borges ; traduction des nouvelles par Isabelle Clémençot ; traduction de l’introduction par Josiane Bartoli), FMR / Éditions du Panama coll. "La Bibliothèque de Babel", 2006, p. 15-134.
2 - Pedro Antonio de Alarcón, "La Grande Femme (conte d’épouvante)" (1881), ibid., p. 135-168.
3 - Ibid., p. 150.

Delphine Durand



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Isabelle RocheDelphine Durand, le 17 décembre 2006 - article2752.html
Pedro Antonio de Alarcon, L’Ami de la mort (traduit de l’espagnol par Isabelle Clémençot - Introduction de Borges traduite par Josiane Bartoli), coédition FMR / Le Panama coll. "La Bibliothèque de Babel", mars 2006, 167 p. - 21,00 €.
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