- Qu’est-ce que tu veux, Anne-Marie ? - Rien. - Répète un peu ça. - Rien. - Bon Dieu. C’est doux à entendre. C’est le plus beau du monde. "Rien". L’inaccessible poésie vivante. Tu es sûre que dans ce rien, tu ne caches pas un petit quelque chose ? - Sans vous froisser, monsieur Marleau, vous ne m’inspirez pas. Je suis bien avec vous, quand je suis bien, mais quand je suis bien, je suis presque encore mieux sans vous. - "Presque" aussi c’est un joli mot. Presque vivant. C’est plus qu’il n’en faut, hein, pour chaque jour qu’on vit. - Je crois que je vais vous quitter, monsieur Marleau. - Déjà ? - Sans vous froisser, monsieur Marleau, si on me demandait de dessiner une migraine, je ferais votre portrait.
S’il est un passage truculent qu’il faudrait retenir de ce roman-hommage à Raymond Chandler, alors ce serait certainement celui-ci. Hervé Prudhon, l’écrivain au style tellement indéfinissable qu’il en devient définissable (ou tellement indescriptible qu’il en devient descriptible), réalise, avec ce titre pastiche de The Big Sleep, un récit aux douces sensations, un peu comme une bandaison du matin. La bandaison, justement, il en est pleinement question. Trique du matin, chagrin, dit-on dans les milieux hautement intéressés. Le stalagmite exponentiel dont est affublé Marleau le bien nommé ("Je sais deux ou trois choses de vous, puis-je vous appeler Philippe ?") va le titiller toute une pleine journée. Une journée où tout le monde s’évertue à l’emmerder. Des bébés sont transbahutés dans des valises, alors que trois Big Blacks (Puma, Reebock et Nike) essaient d’avoir la gâchette facile avec le regard mauvais. Une belle plante joue les femmes fatales, tandis que la fille de notre héros vire sa cuti religieuse alors que son frère, aux abonnés absents, réclame dûment sa pétoire au paternel qui ne sait fichtrement pas qui est Freddy Sirocco, et encore moins où il est. Mais dont tout le monde s’en contrefout. Et puis, la révolution n’est pas loin. Le CPE pousse les jeunes dans la rue. Marleau est brinquebalé de gauche à droite. Surtout à gauche. La migraine n’est pas loin. Et la migraine ressemble à un Marleau la grosse trique.
Brillant hommage qui intègre parfaitement la collection "Suite noire" des glorieuses éditions La Branche sous la direction de Jean-Bernard Pouy, Ze Big Slip est déjà l’un des meilleurs de ce cru. Hervé Prudhon - auteur entre autres de Vinyle rondelle ne fait pas le printemps à la "Série noire" en 1996, ce qui est une condition sine qua non pour intégrer "Suite noire" - y va de son talent pour gravir un Everest graveleux mais délicieux. Son roman est encore plus incompréhensible que celui de son aîné. Il est plus irrévérencieux et pourtant on sent tout le respect qui s’en dégage. Hervé Prudhon est un grand de la littérature noire. Ce petit opus, le numéro 6 de la collection, ne fait que le confirmer. On a beau pas être Prud, hon est scotché par son style et sa verve. Et la gouaille, et la gouaille !
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| Hervé Prudhon, Ze Big Slip, Éditions La Branche coll. "Suite noire" n° 6, septembre 2006, 94 p. - 10,00 €. |
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