Fantômes pris sur le vif
Je voudrais attirer l’attention de nos lecteurs sur des romans en voie de disparition qui me semblent pourtant remplir pleinement leur double office de divertissement et d’incitation à la méditation. Ce ne sont pas de véritables autobiographies, même si ce qui est subtilement dévoilé (à l’insu peut-être de l’auteur) en dit plus long que le Journal le plus honnête. Ce sont des romans "immobiles" (je veux dire qu’ils creusent au lieu de s’agiter), alors que curieusement ils racontent un voyage... Proust ne connut que des chambres d’hôtel - et discrètement leur balcon - et, si mes renseignements sont bons, il ne visita que sa chambre - et le Ritz -, Cabourg et un bout de plage, une chambre dans un hôtel de Versailles... Et pourtant dans quels voyages fulgurants ne nous entraîne-t-il pas ?
J’ai lu (je me suis laissé engloutir) dans deux romans qui sont à des océans de nos habituelles petites comptines pour adultes - ces histoires de cul qui, au réveil, laissent le goût fade de l’impossible cohabitation avec le sexe opposé... Deux romans qui foncent droit sur le thème véritable de l’écriture (sinon pourquoi écrire ?) : le désir confronté au temps dans une fuite sans fin, autant dire la nostalgie et la mort ou, plus directement, l’enfance noyée avec sa malle de rêves.
Aux éditions Maren Sell, un superbe roman lent, vibrant (comme vibrent vers la mort ces trains qui traversent le noir) d’un désespoir apaisé : Train de nuit pour Lisbonne de Pascal Mercier, traduit de l’allemand par Nicole Casanova. Aux éditions L’Esprit des péninsules : L’Heure et l’Ombre de Pierre Jourde, un récit onirique entre résurgence du passé et séquelles du présent immédiat. Disons-le immédiatement, ici, il ne s’agit que de l’essentiel : quel est le sens - s’il y en a un - de notre présence si fugitive sur terre ? Et dans ce temps si réduit, quel est le véritable et définitif moment où se greffe notre avenir ?
Dans Train de nuit pour Lisbonne un professeur fou de culture ancienne, solitaire (divorcé sans grande déchirure), maniaque, enseveli sous les livres, quitte brusquement Berne et prend le train pour Lisbonne. Il avait croisé le destin d’une mystérieuse femme, portugaise, qui (semblait-il) allait se suicider. Et, dans le même temps, il découvre un poète portugais : Amadeu de Prado, quasi inconnu en France. Le professeur Raimond Gregorius (57 ans) quitte son existence routinière et apaisante pour retrouver sa vie, ou plutôt la vie d’un inconnu qui va lui dévoiler le vide de la sienne. Je préviens le lecteur : qu’il soit patient, il ne peut comprendre l’universalité quasi métaphysique de ce grand roman que s’il lâche lui-même les amarres, se glisse dans la temporalité du personnage et de son héros mort, accepte de le suivre dans sa quête, l’accompagne dans la rencontre des êtres "décalés" qui, à Lisbonne, le conduiront lentement vers Amadeu et - en même temps - dans les rues singulières d’une ville envoûtante.
Médecin de génie, poète, militant engagé dans la résistance contre la dictature de Salazar, Amadeu de Prado est d’abord un être bon parce que directement connecté aux profondeurs de la vie, explorateur des zones intérieures de l’être humain, nageur rageur, à contre-courant de cette agitation de surface que nous croyons être le vie. Il relie ces hommes uniques qui, siècle après siècle, forment la chaîne secrète des vrais rebelles qui n’acceptent pas que notre passage sur terre ne soit que... ça ! Vous voyez : ce ça, jour après jour recommencé, sans jamais se demander pourquoi ça a commencé ainsi, si misérablement dans l’illusion matérielle du bonheur.
Train de nuit pour Lisbonne s’enfonce directement dans le tunnel lumineux du passé. À chaque halte surgit un être mystérieux qui se cache dans des souvenirs grandioses qui font apparaître le quotidien mesquin, voire inutile. Pascal Mercier EST un écrivain. La littérature n’est pas morte.
Pierre Jourde ne voyage pas dans des terres aussi métaphysiques, mais son roman L’Heure et l’ombre nous déplace aussi du commun de l’existence vers ces lieux intermédiaires entre une mémoire magique et un présent affamé et pourtant conscient du retrécissement que le quotidien fait subir aux rêves. Le narrateur décide de revenir sur le lieu d’un passé, Saint-Savin, une petite ville balnéaire, où se sont définitivement incrustés d’anciennes vacances et un amour d’enfance. Il y a des pages superbes sur une petite fille pâle comme un vieux portrait qui habite, perdue et peut-être meurtrie, semble-t-il, aux yeux du narrateur, avec un père étrange. L’auteur ne néglige rien afin de brouiller les pistes et d’entourer d’un nuage émouvant et inquiétant ce petit être solitaire.
Comme dans Train de nuit pour Lisbonne, L’Heure et l’ombre est un long voyage nocturne. La compagne du narrateur, passagère aux yeux neufs, éclaire d’une lumière (ou d’une ombre) différente ce que l’homme croit avoir vécu. Le récit se propage, et diffère sans cesse la révélation. Le lecteur oublie ses propres heures, adopte ce temps ralenti du souvenir, se perd suavement dans une vie et un amour qui, ici aussi, le sauvent de la banalité.
Ces deux romans sont de vraies lectures. Ils doublent d’une existence fictionnelle intense et plus dense nos heures habituelles. Nous retrouvons l’enchantement des après-midis lourds de silence des étés de notre propre enfance quand nous exigions des livres qu’ils effacent le paysage pour en créer un autre, sublime, intime, secret.
Il serait temps de nous rendre compte que Pierre Jourde (Prix Renaudot des Lycéens, Grand Prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres, plus connu pour ses pamphlets audacieux qui bousculent le bien-être des auteurs consensuels (La Littérature sans estomac, Prix de la Critique de l’Académie française), est l’auteur d’une œuvre très importante et un romancier indépendant, libre et subtil, rare, qui ose s’aventurer dans des domaines que notre soi-disant réalisme d’actualité rejette violemment.
Livres-S n° 1 : Les nomades de l’amour
Livres-S n° 2 : Se casser ! dit-elle
Livres-S n° 3 : Paroles, paroles ou le chantier de la vie
Livres-S n° 4 : Moi, je, sujets du verbe
Livres-S n° 5 : À la vie, à la mort
Livres-S n° 6 : Les yeux sans paupières du romancier
Livres-S n° 7 : Noir, très noir ou presque
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