Antidata
ou l’art éditorial qui prend le temps de parvenir à son meilleur
Qu’ils étaient devenus éditeurs, ils ne l’ont pas dit à leurs mères. Celle de Romain Protat croit qu’il est entré dans l’Ordre de Saint-Glinglin, le patron des rêveurs. Celle de Jean-Claude Lalumière est persuadée qu’il est sommelier au Kerouac & Fante Palace, à New York, enfin celle d’Olivier Salaün croit qu’il est guitariste errant en Espagne.
En exclusivité pour Le Littéraire, ces trois compères unis comme les cinq doigts d’une (même) main consentent à lever un petit coin du voile. Un petit coin seulement : ils opèrent à visage semi-découvert - à charge pour les lecteurs attentifs de débusquer qui est qui derrière les illustrations qu’ils trouveront au fil de cet article, réalisées par Philippe Bernard - et, quand il leur a été demandé de "se présenter", là encore ils ont joué du masque comme un domino dans les rues de Venise lors de certain Carnaval... Décalés jusqu’au bout des mots - sauf quand ils évoquent leur exigence vis-à-vis des textes qu’ils publient et leurs rapports avec les auteurs, où la plus scrupuleuse honnêteté est toujours de mise - les trois piliers de l’entité aujourd’hui bicéphale qu’est Antidata racontent l’histoire de cette drôle de bête.

À travers leurs propos, l’on prend une bonne leçon de persévérance et de respect des auteurs comme des lecteurs - de la graine à prendre pour ceux qui se persuadent que le seul moyen de faire valoir sa créativité est de sacrifier au mercantilisme généralisé...
Avec, dans les rôles principaux - et par ordre d’apparition à la prise de parole : Olivier (Salaün), Romain (Protat) et Jean-Claude (Lalumière).
Pour la petite histoire, donc...
Olivier :
La revue a été créée 1997. À ce moment-là, Internet balbutiait ; tout le monde en parlait, on sentait qu’il y avait là de fantastiques possibilités, peu onéreuses... Nous étions une bande de copains et nous avons eu envie de profiter de tout ça ; nous avons lancé une revue thématique de création littéraire et graphique et, peu à peu, par le biais de la Toile, d’autres personnes - Romain notamment - ont rejoint l’équipe. Au fil des années il y a eu des partants, de nouveaux arrivants... Nous étions beaucoup plus nombreux au départ, mais quand c’est devenu une affaire sérieuse, les gens qui n’étaient pas sérieux sont partis.
Romain :
Il y a eu des abandons de postes...
Jean-Claude :
Nous n’avons chassé personne ! Les partants sont partis de leur plein gré, et ceux qui se sont fâchés se sont fâchés tout seuls. Nous sommes sympas, ouverts... C’est vraiment la porte ouverte à tout le monde - mais pas à n’importe quoi.
Olivier :
La revue seule a duré de 1997 à 2004. Au bout d’un moment, nous nous sommes un peu lassés de ne publier que des textes très courts - la lecture sur écran étant assez fastidieuse, nous mettons généralement en ligne des textes qui ne nécessitent pas l’utilisation de l’ "ascenseur". Et puis nous avions envie de fabriquer un objet mais sans quitter le registre de la fiction brève. Alors nous sommes devenus éditeurs - de vrais éditeurs. Nous nous en tenons pour l’instant au principe du recueil thématique et aux petits tirages - 300 exemplaires pour les recueils collectifs, et 500 pour les recueils signés par un seul auteur. Nous avons à ce jour sorti quatre livres, deux recueils collectifs - L’Enfer-Me-Ment et Morphéïne (le premier est épuisé) - et deux ouvrages individuels - Playlist et Il y a un trou dans votre CV.
Pourquoi ce nom, Antidata ? Qui l’a trouvé ?
Olivier :
C’est vieux ! Je ne me rappelle plus... Notre intention de départ était de prendre les autoroutes de l’information à l’envers, à contresens.... c’était une idée intéressante - un peu dangereuse, peut-être...
Jean-Claude :
Antidata, anti-données... C’était une façon de dire que nous nous démarquions de ce qui se faisait d’ordinaire sur Internet, c’est-à-dire des sites où la technique et ses ressources sont employées à des fins qui ne correspondaient pas du tout à ce que nous voulions obtenir.
Romain :
Et puis ça sonne bien, Antidata... Bon allez, on avoue : c’est du marketing pur ! En fait on voulait appeler la revue Coca Cola, mais c’était déjà pris...
Le graphisme, avec l’initiale en bas de casse et le reste en capitales, reprend aussi cette idée du contresens...
Romain :
C’est une astuce pour distinguer les éditions de la revue, dont le nom est écrit avec l’initiale en majuscule et le reste en minuscules. C’est une manière de garder le même nom tout en donnant une identité graphique propre à chaque secteur.
Internet balbutiait à peine et déjà vous affichiez une volonté d’aller à contre-courant..
Romain :
Nous avons dès le départ misé sur la sobriété, la lisibilité et la tranquillité de l’internaute en éliminant tout ce qui pouvait gêner la lecture. De plus, il n’y a pas besoin d’avoir des logiciels très compliqués, genre plug in 24 B12, pour visionner un numéro d’Antidata. Nous publions des textes avec de belles images, point barre. L’avantage d’un site simple, c’est qu’il ne se démode pas. Et puis, la simplicité, c’est comme le travail : ça paie.
Belle maxime !
Romain :
J’en ai beaucoup d’autres en stock !
Il est vrai que sans bandeaux, sans fenêtres ni pubs, ni pop ups, ni aucun de ces "joujoux" qui fleurissent à peu près partout sur le web, Antidata est un peu un loup solitaire. C’est un site silencieux, si l’on peut dire...
Olivier :
Il n’y a pas de fenêtres ni de bandeaux publicitaires parce que notre site est hébergé par ouvaton.org, qui n’est pas un hébergeur marchand mais une coopérative.
Comme Antidata est une revue de création pure - ce n’est pas un site de critique, ni de discussions - nous n’avons pas jugé utile d’ouvrir un forum. Et puis sur le plan esthétique, nous préférons qu’il n’y ait pas sur nos pages de ces choses voyantes qui clignotent dans tous les sens. Ça gâcherait le travail du graphiste, qui est un authentique artiste. Nous aimons mieux que les textes et les images soient seuls à occuper l’espace visuel.
Jean-Claude :
Nous n’avons pas toujours été hébergés par Ouvaton... mais nous avons rejoint cette structure à cause de l’arrivée, chez notre premier hébergeur, d’énormes fenêtres publicitaires qui couvraient la page d’accueil lors de la connexion au site.
Vous travaillez avec le même graphiste depuis vos débuts ?
Olivier :
Oui, il s’appelle Samuel Rabreau. Mais son style a changé.
Jean-Claude :
Il a beaucoup évolué. Il est de plus en plus créatif, et s’est forgé une identité graphique propre.
La revue aussi a évolué - par exemple, l’édito a disparu, ainsi que les liens qui permettaient de passer d’un texte à l’autre en cliquant sur un mot...
Olivier :
En effet. À nos débuts nous jouions beaucoup du lien hypertexte... Il fallait cliquer sur les mots de l’édito pour accéder aux textes et, à l’intérieur de ceux-ci, d’autres mots cliquables permettaient de passer de l’un à l’autre, établissant ainsi des résonances entre les textes. C’était très ludique pour nous, mais pas forcément pour l’internaute : ça coupe la lecture. Nous avons dans un premier temps repoussé ces liens à la fin des textes pour, en définitive, abandonner tout à fait ce procédé, qui nous paraissait plutôt artificiel. Nous avons également renoncé à l’édito : c’est une référence à un support papier, qui à nos yeux n’avait pas de raison d’être sur un site comme Antidata. En fait, nous avons progressivement laissé tombé tout ce qui nous semblait superflu.
Romain :
Bientôt, il n’y aura plus de textes, plus rien... que des pages blanches... (rires)
Il semble que le rythme de publication de la revue, qui était à peu près semestriel, se soit ralenti dernièrement - par exemple, "L’arbre" est resté en ligne pendant presque un an. Est-ce une conséquence du développement de la maison d’édition ?
Romain :
Publier des livres nous demande un surcroît de travail, bien sûr, mais si le rythme de parution de la revue s’est ralenti, c’est aussi parce que nous recevons moins de textes ; nous avons donc de plus en plus de mal à en trouver de bons et à constituer un numéro d’Antidata qui soit conforme à nos exigences. Celles-ci ne sont pas très nombreuses : nous imposons un thème, un format - plutôt court parce que la lecture sur écran n’est pas aisée, et si on met en ligne des textes de dix pages, ça fait mal aux yeux... - nous avons une ligne éditoriale à laquelle nous tenons, et un comité de lecture qui sélectionne les textes - nous ne publions pas tout ce que nous recevons, il faut le préciser...
Nous recevons moins de textes essentiellement à cause de la multiplication des blogs et autres sites persos. Aujourd’hui, il est extrêmement facile de créer son site, son blog, où on fait ce qu’on veut comme on veut. Et toute personne qui aura un tant soit peu envie d’écrire le fera sur ces espaces, parce qu’il n’y a aucune contrainte, alors qu’avant, elle aurait tenté sa chance sur un site comme le nôtre. Entre prendre le risque d’être soumis à une sélection et se donner l’impression d’être Faulkner parce qu’on écrit sur son blog, l’apprenti romancier aura vite choisi...
Jean-Claude :
La concurrence des blogs nous oblige à être plus actifs, à aller davantage à la rencontre des auteurs. Nous visitons leur site pour lire ce qu’ils font, et voir ceux avec qui il serait intéressant de travailler. Nous attendons des auteurs qu’ils viennent vers nous, mais nous tâchons aussi d’aller vers eux ; l’effort se fait dans les deux sens...
Romain :
Nous sommes en effet beaucoup plus engagés dans la recherche d’auteurs, nous ne nous contentons plus d’attendre que les textes arrivent. Et cette démarche réussit assez bien, les auteurs que nous sollicitons sont assez nombreux à nous répondre. Ils sont en général très contents que des gens extérieurs à leur cercle d’amis et de parents s’intéressent à leurs écrits - ce qui est nouveau pour beaucoup d’entre eux. Cela dit, une fois les textes reçus, nous restons intransigeants sur la qualité.
Olivier :
Il y aura d’autant plus de "déchets" que le format sera court : quand il est de l’ordre de 15 000 signes, comme pour la revue, tout le monde se dit que c’est à sa portée. D’où une profusion de textes médiocres, et des difficultés croissantes pour composer un numéro qui se tienne. En revanche, quand on demande des nouvelles de 50 000 signes comme pour L’Enfer-Me-Ment, ou Morphéïne, les candidats sont nettement moins nombreux : écrire des textes aussi longs exige d’avoir un minimum de bouteille...
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