Léo Malet est vampirisé par Nestor Burma comme sir Arthur Conan Doyle l’est par Sherlock Holmes. Mais ce serait faire bien peu de cas du génie de cet auteur que de restreindre son œuvre au succès du détective des "Nouveaux Mystères de Paris". La plupart des gens ne connaissent rien des romans historiques du père de Sherlock Holmes, ni des romans, nouvelles et poèmes de Léo Malet, un des chantres du Surréalisme qui déclamait avant-guerre ses écrits sur les tables des bistrots, histoire de gagner sa croûte. Dans ces conditions, la bédéisation de sa Trilogie noire entamée avec "La Vie est dégueulasse" aux éditions Casterman se doit d’être saluée avec chaleur.
"Le Soleil n’est pas pour nous" est la deuxième partie de cette fresque où le rose et le noir se mélangent parue en 1949. Au milieu de tout ça, une violence sans nom, de celle qui fait la beauté du roman social, cru et noir. Comme les autres volets de la trilogie, celui-ci peut se lire de manière indépendante. Milo et André, deux garnements aux portes de l’âge adulte se lient d’amitié alors qu’ils partagent le dur quotidien de la recherche d’un emploi aux Halles de Paris. Et puis Milo présente sa sœur, Gina, à André et c’est un véritable coup de foudre. L’idylle qui se noue entre les deux jeunes gens irradie leurs journées. Mais la vie ne peut pas, d’un coup, être si belle. Au milieu des arnaques en tous genres (escroquerie à l’arrêt maladie...), l’inceste et le crime transparaissent. Alors, c’est l’heure pour nos deux amoureux de la fuite à travers la campagne française. La nuit à la belle étoile et l’eau claire, malheureusement, ne suffisent pas. Les gendarmes sont sur leurs talons, Gina est enceinte, André aux anges, mais cela veut dire qu’il faut trouver de la nourriture consistante pour la future maman.
Youssef Daoudi continue la mise en dessin de la Trilogie noire avec brio. L’univers dépeint au début de la bande dessinée avec Paris et ses quartiers mal famés, avec la mère de Milo, femme obèse et alcoolique effrénée, n’est pas sans rappeler le Londres du Peter Pan de Loisel. La mise en couleur de Damien Callixte-Schmitz nous en éloigne quelque peu. Mais le travail de ces trois artistes - il ne faut pas oublier le scénariste Philippe Bonifay - aboutit à un petit bijou. Ils réussissent l’exploit de s’approprier le roman de Léo Malet tout en restant fidèles à son esprit et à sa trame. Bien sûr, dialogues et descriptions sont réduits au strict minimum pour satisfaire à ce format, mais l’ensemble est beau, noir, touchant et digne d’écorchés vifs. À quand la suite ? Casterman continue de nous emballer par ses choix éditoriaux pour les transpositions en BD. Et pas seulement sous le trait de Tardi - avec déjà Léo Malet et son héros Nestor Burma, mais aussi Pierre Siniac -, non, nous avons eu récemment l’immense privilège de constater la "consécration" de Frédéric H. Fajardie avec La Nuit des chats bottés dans sa collection "Écritures".
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| Philippe Bonifay (scénario d’après le roman de Léo Malet), Youssef Daoudi (dessin), Damien Callixte Schmitz (mise en couleur), La Trilogie noire - Tome 2 : "Le Soleil n’est pas pour nous", Casterman coll. "Ligne Rouge", septembre 2006, 56 p. - 9,80 €. |
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