Après sept années d’attente, le public voit enfin le rideau se lever sur Chantecler en ce 7 février 1910. Bien qu’il ne revienne qu’occasionellement dans la capitale, Edmond Rostand est encore l’un de ces rois de Paris, élus par les cénacles dont les suffrages officieux font et défont les carrières. Mais lui n’a déjà plus besoin de cela : après les triomphes de Cyrano de Bergerac en 1897 et celui de l’Aiglon en 1900, son élection à l’Académie française un an plus tard à l’âge de 33 ans (les mauvaises langues diront qu’il est entré bien jeune dans la vieillesse), le bonhomme n’a plus grand-chose à craindre, d’aucuns diront à espérer.
Cela fait près de sept années que Rostand passe la plupart de son temps sur la côte basque, et le Tout-Paris brûle d’admirer le joyau dégagé de cette extravagante thébaïde. Mais pourquoi diable, alors que le XXe siècle est encore dans les langes et que Paris accueille les plus grands artistes de l’époque, le très consacré auteur de Cyrano passe-t-il toujours plus de temps au bord de l’Atlantique ? L’on n’aura aucun mal à nous convaincre qu’il fut lassé des pitreries mondaines de la capitale. Sa santé faiblit et, sans que l’on sache qui des deux époux a commencé le petit jeu de la tromperie, sa vie conjugale imite les péripéties libidineuses du théâtre de boulevard. Rostand s’enlise dans une vague neurasthénie. Au bord de l’océan, entre de rares passages à Paris, il traverse de longues périodes de doute, des jours passent sans qu’il parvienne à écrire. Il conçoit pourtant le projet de Chantecler et s’y attelle dès 1903. La nouvelle se répand jusqu’à la capitale. La pièce ne cessera plus d’être annoncée... jusqu’en 1910.
Mais qui est donc Chantecler, dont le nom résonne comme le patronyme de quelque chevalier légendaire ? C’est un coq, dont le royaume est une basse-cour où les poules, les pintades et les poussins répondent aux chiens, aux chats ainsi qu’aux terribles hiboux nocturnes qui veulent assassiner notre héros emplumé : Chantecler ruine involontairement leur commerce lorsqu’il fait lever le soleil en s’époumonnant à l’aube. C’est que le coq se pose comme une manière de grand prêtre du soleil qui fait basculer le monde dans la lumière. Il a quelque chose d’attachant ce prince sur ergots, avec sa superbe un peu délurée qui lui fait admettre non sans honte son intenable modestie (fait terrible pour un animal qui gonfle le poitrail tous les matins pour éclairer les vallons). Autour de lui s’agite toute la grande famille de la ferme qui fait des vers à propos de chasse aux sauterelles, de pain bis, de couvée attentive en invoquant Christophe Colomb, Kant, Castor et Pollux ou le prophète Josué... Et tous les membres de cette Arche, petits, gros, à plumes, à poils, à bec, à moustaches, se répondent du tac au tac. Comme dans le monde ou autour de la Bastille de l’époque, avec gouaille ou spiritualité, chacun choisit ses armes dans cette grande fanfaronnade où s’égrènent les verdicts éternels et les calembours verveux.
Cette pièce est le fruit d’un travail d’écriture si élaboré que certains critiques, comme René Doumic dans la Revue des deux mondes, vont jusqu’à la comparer à un poème : Chantecler est un très beau poème lyrique (...) Poète, noblement poète, purement poète, M. Rostand l’est ici par la conception de son œuvre. Au vrai, cette louange est à double tranchant, qui contient aussi l’une des raisons de l’échec de Rostand. Dans Chantecler, le dramaturge tout à son texte semble ne pas suffisamment travailler les situations qui doivent lui donner vie, cette action physique et spatiale qu’implique nécessairement l’idée de théâtre. L’on imagine Rostand à sa table de travail, malaxer longuement ses vers sans hésiter à casser les pièces ébréchées, les passages aux pieds manquants, pour donner cet air de facilité et d’aisance naturelle qui fait le cœur de tout chef-d’œuvre. Ce souci d’exécution proprement littéraire sent un peu le renfermé et fut la cause de la disgrâce critique de Chantecler. Comme l’écrit Émile Faguet : L’exécution fut inférieure à la grandeur de l’idée.
Notre lecture aboutit à un sentiment semblable. Dans cette pièce, les mots paraissent se regarder eux-mêmes, dans un chatoiement qui s’affadit, et une langueur terne s’installe progressivement. Il est triste de constater le large fossé qui sépare les immenses efforts de Rostand pour faire de Chantecler une nouvelle raison d’entrer dans la postérité, et la réalité concrète de cette œuvre dont on commence par saluer la pétulance, la maîtrise audacieuse et que l’on finit par lâcher, laissant les vers et les mots d’esprit vaguement attachés à une intrigue engourdie s’empiler de façon mécanique. Après ce revers, Rostand ne donnera plus jamais de nouvelle pièce. Il s’éteindra en 1918, à l’âge de 50 ans, après s’être violemment animé pour la cause nationale lors de la Première Guerre mondiale.
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